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09 décembre 2013

Au revoir là-haut [Pierre Lemaître]

Pierre Lemaître est un auteur que j'apprécie beaucoup en tant qu'auteur de romans policiers, notamment avec Alex. Avec Au revoir là-haut, il a reçu le prix Goncourt 2013.

L'histoire : Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d'eux. Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants. Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant mais brisé, est écrasé par son histoire familiale. Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l'exclusion. Refusant de céder à l'amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d'une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence. Bien au-delà de la vengeance et de la revanche de deux hommes détruits par une guerre vaine et barbare, Au revoir là-haut est l'histoire caustique et tragique d’un défi à la société, à l'État, à la famille, à la morale patriotique responsables de leur enfer.

Mon avis : Les prix littéraires ont plutôt tendance à me faire fuir. En regardant les lauréats du prix Goncourt, je me suis pourtant rendue compte que j’en avais lu quelques uns. Et puis vint Pierre Lemaître. Que j’ai déjà beaucoup apprécié pour ces polars. Lorsqu’est sorti ce titre, j’ai tout de suite sauté sur l’occasion de le découvrir dans un autre registre. Et, avant même de l’ouvrir (vous connaissez les PAL), j’ai vu qu’il était en lisse pour le Goncourt 2013, qu’il a obtenu en novembre. Quelques jours après, je le sortais de la pile dans laquelle il menaçait de végéter quelques mois de plus. Et cela aurait été dommage.
Disons d’entrée que j’ai mis plus d’une dizaine de jours à le lire. Certes, c’est un pavé de presque 600 pages, mais ce n’est pas pour cela. En fait, j’ai été perturbée par un changement d’ordre professionnel qui m’a pris beaucoup d’énergie. Je retournais à mon livre tous les soirs avec énormément d’envie et de plaisir à retrouver les personnages, mais à peine quelques pages plus loin, le livre me tombait des mains tandis que je faisais de même dans les bras de Morphée.
On peut dire que cette année, à l’occasion du 11 novembre, on aura beaucoup parlé de la guerre de 14-18. Mort des derniers poilus, crise justifiant le besoin de se rassembler et de s’unir… Avec le sujet de son livre, Pierre Lemaître tape pile dans le mille. Et pourtant, si les premières pages se déroulent bien en 1918, la fin de la guerre est proche. Albert n’est plus qu’à quelques jours de la fin du calvaire ; les bruits d’une signature de l’armistice enflent. Un dernier coup d’éclat voulu par le lieutenant d’Aulnay-Pradelle l’entraîne, lui et son camarade Edouard, au fin fond de l’enfer. Albert en ressort psychologiquement affaibli et redevable à Edouard, devenu une gueule cassée. Rideau. Et nous nous retrouvons en 1919. Tant bien que mal, ils doivent se réinventer une vie. Et faire face à ce qu’ils sont devenus.
En construisant son récit à la 3e personne, Lemaître devient un narrateur omniprésent et omniscient, au ton légèrement cynique. C’est qu’il connaît les règles qui ménagent le suspense et qu’il ne manque pas de s’en servir pour entraîner le lecteur dans les pas de ses anti-héros : Albert qui doute en permanence, s’angoisse et s’inquiète de tout ; Edouard qui ne se supporte pas ; et Pradelle dont les dents rayent le parquet (comme on dirait vulgairement de nos jours). L’écriture est vive et pourtant le récit montre un souci flagrant de documentation conséquente.
On déteste certains personnages, on compatit avec d’autres. Pourtant, aucun n’est tout blanc. Car les riches ne se privent pas d’écraser les autres, de retirer les lauriers d’une guerre dans laquelle ils ont mené des hommes à la boucherie. Qu’importent les morts, qu’importent les disparus, qu’importent les familles qui pleurent. Les revenants, quant à eux, ne sont précisément plus que des fantômes, l’ombre d’eux-mêmes. L’horreur des tranchées a pris leur humanité et ils ne sont absolument pas soutenus par ce pays qui leur a pris leur vie. Les personnages secondaires sont peut être les plus intéressants, entre une Madeleine fière, qui ne se laisse pas manipulée, un Péricourt qui découvre enfin, bien que tardivement, l’amour qu’il porte à son fils, ou encore un Merlin, petit fonctionnaire insignifiant et rabaissé qui n’hésite pas et fait preuve de bien plus de morale et de patriotisme que tous les autres réunis. A se demander si on ne préférerait pas que les survivants soient morts pour de bon, tellement ils sont encombrants. Au moins, on sait comment leur construire des monuments.
C’est un point de vue différent sur la Grande Guerre, sur la marchandisation des corps et des sépultures, qui ne peut que lever le cœur, mais qui en apprend beaucoup au lecteur sur cette époque. Le commerce avant tout.
Ça se dévore, ça se savoure. Ça se lit, tout simplement.

4 commentaires :

Manu a dit…

Contrairement à toi, je ne suis pas fan de ses polars, mais ce roman me tente beaucoup.

Alex Mot-à-Mots a dit…

Mais est-ce que ce roman mérite son prix, finalement ?

Petite Fleur a dit…

@ Manu : J'aime ses polars car je me fais toujours avoir, emporter par l'ambiance et le récit. Contrairement à beaucoup d'autres où, quand tu connais les ficelles, c'est un peu partout pareil.

@ Alex Mot-à-Mots : ça dépend ce que tu attends d'un Goncourt. En tout cas, je ne suis pas loin du coup de cœur pour cette lecture.

Neph a dit…

J'ai aimé ses polars, sans plus. Mais je suis curieuse à propos de ce livre, même si en effet la simple mention du prix aurait tendance à m'éloigner de lui.