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18 septembre 2014

Saison sèche [Peter Robinson]

L'auteur : Peter Robinson est un canadien d'origine anglaise. Saison sèche a obtenu le Anthony Award et le Grand prix de littérature policière.

L'histoire : Un été torride frappe le Yorkshire. Asséché, le lac artificiel révèle les ruines du village englouti de Hobb's End. C'est là que le jeune Adam, un gamin du voisinage, fasciné par ce fantastique domaine d'aventure, fait une découverte macabre : les os d'une main humaine, recouverts d'une croûte terreuse, humide et noire...

Comment mettre un nom sur ces restes ? Qui a été inhumé ainsi, à la hâte, dans la remise d'une maison ? Comment reconstituer le drame ignoré de tous qui s'est déroulé à Hobb's End alors que la guerre brassait les populations, amenant au village les réfugiés de Londres bombardé et les soldats américains ?

Un défi pour Alan Banks, le policier mis sur la touche pour insubordination, et chargé de cette affaire à l'évidence inextricable. Peu à peu, cependant, les archives locales vont livrer leurs secrets, les mémoires des survivants se délier, et le destin tragique de Gloria émerger de l'oubli dans le décor hallucinant du village fantôme.

Mon avis : En 2009, je vous parlais de ma lecture de Ne jouez pas avec le feu, qui ne m'avait pas vraiment emballée. Ma cousine avait donc décidé de me prêter une lecture du même auteur, avec le même inspecteur, qui lui avait plu et qui selon elle était le meilleur de la série. C'est comme cela que Saison sèche est arrivé dans ma PAL. De 2009 à 2014, le livre a eu largement le temps de prendre la poussière et je me suis dit qu'il était largement temps de le rendre à sa propriétaire et donc de le lire avant !

Deux fils narratifs s’entremêlent : celui de l’époque actuelle où le major Cabbot et l’inspecteur Banks tentent de découvrir à qui est le corps découvert dans le village englouti de Hobb’s End ; et celui d’une personne racontant la vie dans Hobb’s End lors de la seconde guerre mondiale. Le principal intérêt du roman réside dans ce deuxième récit qui fait toucher du doigt au lecteur ce que pouvait être la vie dans les campagnes anglaises lors de cette guerre : rationnement, couvre-feu, bals, soldats anglais, canadiens ou américains. Ce procédé narratif assez courant permet de conserver l’intérêt du lecteur : lorsqu’un des deux récits s’enlise quelque peu, l’autre le tient en haleine. Et c’est intéressant de voir les deux histoires se compléter ou se répondre.
Forcément, j’ai pensé à la trilogie de Lewis, lue il y a peu, et qui use également de ce procédé mêlant plusieurs voix et plusieurs époques. Malheureusement, la comparaison est loin d’être avantageuse pour Saison sèche. Les personnages sont caricaturaux et l’inspecteur Banks continue à m’agacer : je le trouve mollasson, il passe son temps à attendre que la solution lui tombe toute cuite dans la bouche, à ressasser ses misères pendant que le major Cabbot se tape tout le boulot de recherche. Et puis cela manque furieusement de description d’un paysage qui mériterait pourtant de s’y attarder. Car nous sommes ici dans le Yorkshire, région connue (entre autre) pour les landes décrites dans Les Hauts de Hurlevent  par Emily Brontë.

Bref, une déception encore une fois. Je vais définitivement me tourner vers d'autres séries que celle-ci.

Saison sèche, de Peter Robinson
Traduit par Dominique Rinaudo
Livre de Poche
Juin 2002

15 septembre 2014

Patients [Grand Corps Malade]

L’auteur : Grand Corps Malade, alias Fabien Marsaud à la ville, est un slameur français né en juillet 1977. Il a grandement participé à populariser ce style musical avec des textes ciselés et sensibles dans lesquels il montre son amour de sa banlieue et de la vie en général.

L’histoire : Il y a une quinzaine d’années, en chahutant avec des amis, le jeune Fabien, pas encore vingt ans, fait un plongeon dans une piscine. Il heurte le fond du bassin, dont l’eau n’est pas assez profonde, et se déplace les vertèbres. Bien qu’on lui annonce qu’il restera probablement paralysé à vie, il retrouve peu à peu l’usage de ses jambes après une année de rééducation. Quand il se lance dans une carrière d’auteur-chanteur-slameur, en 2003, c’est en référence aux séquelles de cet accident – mais aussi à sa grande taille (1,94 m) – qu’il prend le nom de scène de Grand Corps Malade.

Mon avis : Une amie m’avait fait découvrir son album Midi 20 et j’avais apprécié ses textes. Puis nous sommes allées le voir en concert et ça rendait vraiment bien car nul besoin de bouger dans tous les sens quand les textes sont aussi forts et que la voix dégage une telle passion et un tel plaisir. Alors, naturellement, j’ai été tentée par la lecture de son récit autobiographique.

Le livre commence avec deux textes issus des slams de l’auteur, qui touchent de prêt au sujet de son passage en milieu hospitalier et plus précisément en rééducation. Puis commence l’immersion totale et brutale dans le monde du handicap.

Ce récit est un récit sur l'humain avant tout. Du patient bien sûr, des patients car chacun est différent dans son vécu, mais aussi du personnel soignant. Ces derniers sont souvent compétents mais, comme dans n'importe quel métier, il y a aussi parfois de sacrés connards incapables de considérer les patients comme des êtres doués de sentiments. Grand Corps Malade décortique donc les relations au sein du centre de rééducation où il va réapprendre le quotidien : après la grille d’aération de la salle de réanimation, c’est la chambre individuelle puis collective ; les moments gênants des lavements et des sondes urinaires ou des érections intempestives sans aucun rapport avec un stimulus quelconque, la douche qui prend tout de suite une heure, l’habillage, la cantine, les adaptations d’outils comme la télécommande pour pouvoir changer les chaînes de la télévision, la salle de kiné, les copains de galère qu’on se fait par la force des choses. Et surtout, surtout, on « nique le temps ». Car un patient porte bien son nom : il patiente énormément. Quand l’autonomie a disparu, et qu’une totale dépendance au personnel soignant s’installe, le patient passe beaucoup de son temps à attendre qu’on vienne satisfaire un besoin ou une demande.

À la lecture, on se prend à se demander si nous aussi nous pourrions faire preuve d’autant d’espoir et de persévérance. Car les textes de Grand Corps Malade dégagent une telle vitalité, un tel courage ! Certes, la situation est difficile à accepter. Mais il fait preuve d’une niaque phénoménale. Il le dit lui-même, ce n’est pas un courage de héros, c’est un courage imposé par la situation et par l’envie de vivre.

J’ai bien compris que les moments de doute et de découragement sont largement passés sous silence. Mais le propos n’est de toute façon pas de donner au lecteur une vision globale de la vie d’un para/tétraplégique dans un centre de rééducation. Il est bien davantage de nous rappeler, à nous qui sommes droits sur nos deux jambes et totalement autonomes dans nos mouvements et notre quotidien, en à peu près bonne santé, la chance que nous avons. A nous de goûter totalement ce plaisir de vivre et d’apprécier chaque instant qui nous est donné.

Un titre qui remet beaucoup de choses en perspective chez le lecteur.

Patients, de Grand Corps Malade
Don Quichotte
Octobre 2012

01 septembre 2014

Blog en pause

C'est enfin l'heure des vacances pour moi. Alors que les aoûtiens sont tous revenus, je pars pour quelques jours me ressourcer au soleil. Et je reviens vite avec de nouveaux billets !

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29 août 2014

Morts violentes [Ambrose Bierce]

L'auteur : Né en juin 1842 et disparu autour de 1913 pendant la guerre civile mexicaine au côté de Pancho Villa qu’il rejoignit à plus de 71 ans, Ambrose Bierce était un écrivain et journaliste américain. Il est surtout connu comme l’auteur du Dictionnaire du Diable et de nouvelles d’humour noir. Ici, dans ce recueil paru sous le titre Tales of Soldiers and Civilians il s’agit surtout de décortiquer la mort d’un individu.

L'histoire : Dans Morts violentes, il n’y a pas de fantômes ou de phénomènes anormaux, mais une exploration clinique de la réalité la plus crue, dont l’issue est l’insoutenable horreur de la mort. À travers les cauchemars de la guerre de Sécession, qui valent ceux d’Edgar Poe, Bierce porte la short story à son plus haut degré de perfection et s’affirme comme l’un des précurseurs de la littérature américaine de XXe siècle.

Mon avis : Ce livre fait partie de ceux que je n’ai pas choisis et qui sont arrivés chez moi tout seuls, ou plutôt ici par le biais d’une amie qui m’en a fait cadeau. J’aime assez cette façon de découvrir des titres et des auteurs. Si ce n’est pas toujours un coup de cœur, c’est tout de même souvent le moyen de découvrir des auteurs connus par d’autres. C’est le cas ici : quelques recherches montrent vite qu’Ambrose Bierce n’est pas n’importe qui et qu’il sait manier le verbe en plus de parler d’expérience. Car Bierce a participé à cette guerre du côté nordiste en tant qu'officier cartographe à partir de 1861.

Vous savez aussi que je ne suis pas une amatrice de nouvelles. Pourtant, sur ce livre, cela ne m’a pas dérangé car le décor et l’ambiance restent les mêmes d’une nouvelle à l’autre. Pour toutes, il s’agit de la mort d’un individu lors de la guerre de Sécession, la plupart du temps d’un soldat. Les Confédérés et les Yankees sont toujours là, si ce n’est visuellement du moins la menace pèse.

La première nouvelle a un côté poétique qui m’a tout de suite fait penser au Dormeur du val de Rimbaud. Sauf que Bierce s’attarde sur les causes de la mort et se délecte, de façon assez morbide, des détails les plus gores. Le lecteur devine bien vite que cette fascination vient surtout d’un sentiment de peur profondément ancré, et qui mène parfois les personnages droit à leur fin. Le détachement de la narration accentue le dégout ressenti par le lecteur.

De l’indifférence des hauts gradés pour les pauvres erres qui se font massacrer, parfois sans raison, à la lutte fratricide (des sudistes se sont engagés aux côtés des nordistes par conviction et se sont retrouvés à combattre les leurs sur leurs propres terres) ; de l’obéissance aveugle à la honte d’avoir abandonné toute dignité et toute noblesse d’âme.

Voici un livre étrange dont je ne sais pas trop quoi penser au final. Il est intéressant historiquement et m’a valu pas mal de recherches sur internet pour me remémorer le contexte de la guerre de Sécession. J’ai par contre eu plus de mal avec l’aspect tactique et stratégique des mouvements de troupes car j’ai toujours beaucoup de difficultés à me représenter ce que ça peut donner visuellement, et c’est pourtant ici un point important pour chaque récit.  

Morts violentes, d'Ambrose Bierce

Grasset
Mai 2008

25 août 2014

Gueule de bois [Olivier Maulin]

L'auteur : Olivier Maulin est un écrivain français né en 1969.

L'histoire : Tout commence par une gigantesque nuit d'ivresse. Pierre, journaliste pour le magazine Santé pour tous, boit un coup avec un collègue après s'être rendu à une conférence de presse. De plus en plus ivres, ils défilent de bar en bar et leur groupe s'agrandit. Entre Fanfan, grand dépressif, Ollier, alcoolique désabusé, Bassefosse, critique d'art sur le carreau, et Pierre, lui-même enclin à la folie douce, la bande va vivre des aventures absurdes et délirantes. Ces pérégrinations, qui oscillent entre farce rabelaisienne et satire du milieu mondain et littéraire parisien, offrent aussi une réflexion existentielle et lucide, aux antipodes du politiquement correct, sur notre société trop policée.

Mon avis : À la lecture de la quatrième de couverture, je m’attendais à rire. Une sorte de Tom Sharpe en plus moderne et français, une critique de la société moderne pleine d’humour. Sauf que, en dehors de la scène d’ouverture qui parlera forcément à tout parisien, rien n’est venu dérider mes zygomatiques.

Ça dézingue à tout va, certes. Pierre est un anti-héros moderne tout à fait convaincant : fainéant, mettant son réveil en avance pour le plaisir de lézarder au lit, ayant vendu son âme professionnelle pour éviter le chômage qui guette tous les journalistes et remisant ses rêves de grandeur au placard. Et bien sûr, porté sur la bibine. Car les conférences de presse sont avant tout l’occasion de rencontrer les collègues et de picoler. Avec l’alcool, les paroles se libèrent et la société entière va en faire les frais.

Ça dézingue à tout va, donc. Mais pour moi, cela manque furieusement d’une ligne directrice. L’auteur passe d’un thème à l’autre sans que le lecteur comprenne trop comment ses personnages en arrivent là. Si Pierre peut être sympathique dans son apathie, Bassefosse en costume SS ne m’a absolument pas amusé. Je me suis demandé à quoi servait le personnage de Fanfan, si vite écrasé puis oublié dans la voiture pendant que Pierre, Ollier et Bassefosse continuent de se mettre une mine. C’est là que j’ai décroché car toute vraisemblance est mise de côté. Les envolées de chacun m’ont davantage fatiguée qu’amusée. Et je ne parle pas du traitement des deux personnages féminins qui m’a passablement agacé.

J’ai trouvé la deuxième partie du livre plus agréable. Surtout parce qu’il y a un fil directeur dans la narration : Pierre part dans les Vosges pour une conférence de presse sur une scierie avant de faire un crochet auprès d’une connaissance pour préparer un éventuel article sur les loups. De là, une réflexion sur notre rapport à l’industrialisation et la compétitivité, la nature, la vieillesse (lorsqu’il croisera une maison de retraite). Les thématiques foisonnent toujours autant mais le fil directeur permet davantage d’entraîner le lecteur.

Un roman fouillis, avec des réflexions parfois évidentes mais intéressantes et qui ne sont pas mauvaises à rappeler. L’humour et la loufoquerie de l’auteur, qui semblent être sa marque de fabrique, amuseront peut être certains lecteurs. De mon côté, je suis malheureusement passée à côté.

Merci tout de même aux éditions Denoël pour la découverte de l'auteur.

Gueule de bois, d'Olivier Maulin
Denoël
Août 2014

21 août 2014

Complètement cramé ! [Gilles Legardinier]

L'auteur : Né en 1965, Gilles Legardinier est un écrivain et scénariste français. Son roman Demain j'arrête ! publié en 2011 est une comédie devenue un succès de librairie. Il a également écrit des polars, dont un qui a remporté le Prix SNCF en 2010.

L'histoire : Lassé d'un monde dans lequel il ne trouve plus sa place, privé de ceux qu'il aime et qui disparaissent un à un, Andrew Blake décide de quitter la direction de sa petite entreprise pour se faire engager comme majordome en France, le pays où il avait rencontré sa femme. En débarquant au domaine de Beauvillier, là où personne ne sait qui il est réellement, il espère marcher sur les traces de son passé. Pourtant, rencontres et situations hors de contrôle vont en décider autrement... Entre Nathalie, sa patronne veuve aux étranges emplois du temps, Odile, la cuisinière et ses problèmes explosifs, Manon, jeune femme de ménage perdue et Philippe, le régisseur bien frappé qui vit au fond du parc, Andrew ne va plus avoir le choix. Lui qui cherchait un moyen d'en finir va être obligé de tout recommencer...

Mon avis : Lors de ma lecture de Demain j’arrête ! j’avais été déçue. Elle avait été agréable, attention, mais les avis dithyrambiques m’avaient laissée attendre tellement mieux. Du coup, j’ai mis longtemps avant de tenter la lecture de ce deuxième titre qui, lui aussi, avait reçu nombre d’éloges de la blogosphère. Récemment, en cherchant sans grande envie ce que je pourrais lire, je suis tombée dessus et je me suis dit « pourquoi pas ». Et là, gros coup de cœur !

Alors, oui, nous sommes sur une comédie légère et bourrée de clichés et de bons sentiments. En même temps, quel lecteur s’attendrait à une réflexion profonde sur le sens de la vie en ouvrant ce roman doté d’une telle couverture et quatrième de couverture ! S’il y a bien quelques pensées sur ce thème, cela relève davantage de la petite touche légère, mais bien plus digeste du coup.

L’histoire est très improbable : sexagénaire qui s’ennuie et regrette le temps passé, Andrew décide de laisser les rênes de son entreprise familiale à son assistante pour filer, incognito, en France, remplir le rôle de majordome au domaine de Beauvillier. S’il est bien sûr le personnage clé, ce n’est pas tant par son évolution à lui que par celle qu’il insuffle à ceux qui l’entourent. Il a besoin des autres autant qu’eux-mêmes ont besoin de lui. L’équilibre parfait en somme. Personnage farceur et profondément attachant, il apporte l’humour anglais au cœur de la province française et va apporter ce petit brin de folie qui va redonner l'envie de vivre à toute l'équipe et charmer le lecteur.

Émotion et humour sont savamment dosés pour donner un récit tout en justesse. Des thèmes comme l’entraide, le rapport parent/enfant, le deuil, la vie de famille, les convenances sont doucement abordés, mais sans mièvrerie, plutôt avec un regard doux-amer que seul un être humain ayant vécu peut porter sur les choses.

Le lecteur oscillera à la fin autre le rire et les larmes, forcément touché par tout ce petit monde qu’il doit abandonner à la dernière page. Et comme l’auteur le dit, si toute personne âgée a aussi été un enfant un jour, c’est avec un vrai plaisir d’enfant que le lecteur savoure ce roman.

Complètement cramé ! de Gilles Legardinier
Editions 12-21
Octobre 2012


17 août 2014

Aristote, mon père [Annabel Lyon]

L'auteur : Née en 1971, Annabel Lyon est une auteur canadienne. Son premier roman, Le juste milieu, a été publié en 2009.

L'histoire : Pythias, la fille d'Aristote, a été élevée à l'égal des hommes. Elle fait figure d'exception à Athènes, puis en Macédoine où elle est contrainte de s'exiler : c'est elle, et non son frère cadet, qui assiste Aristote dans ses travaux, provoque les collègues de son père par ses remarques pointues, et se rêve en philosophe, scientifique ou sage-femme. La mort d'Aristote disperse ses biens et sa famille à travers la Macédoine, laissant Pythias seule, en décalage avec cette société qui nie l'existence d'une conscience féminine, et l'oblige à se confronter à la réalité d'un monde dont elle s'était toujours tenue écartée.

Mon avis : Il faut d’entrée de jeu que je vous dise : je fais partie de ceux qui n’ont pas, encore, lu Le juste milieu. Et je me dis, à la lecture de ce roman, que cela m’a probablement manqué. Non parce qu’il s’agirait d’une suite étroitement liée, pas du tout. Le roman se tient parfaitement par lui-même. Mais j’ai un peu le sentiment d’avoir lu un roman qui ne se comprendrait totalement que par le tout qu’il forme avec son prédécesseur. Comme si je ne voyais qu’une seule facette d’une pièce : aussi intéressante soit cette facette, une pièce est composée de deux faces qui définissent cet objet. Une seule face n’est pas suffisante.

Ce roman est centré sur une femme, et pas n’importe laquelle, rien de moins que la fille d’Aristote, Pythias. Il semble qu’on ne connaisse véritablement pas grand-chose à son sujet : ayant reçu une bonne éducation de son père et mariée trois fois, dont la première par la volonté de son défunt père qui aura couché le nom de son époux sur son testament. Alors Annabel Lyon imagine les difficultés à s’intégrer que peut rencontrer une fille, éveillée aux plus hauts principes de philosophie, dans un monde pensé par et pour les hommes.

Jeune fille, Pythias suit son père dans ses discours, bénéficie d’un accès à un savoir inimaginable. Devenue femme, elle est immédiatement rejetée par ce père qui l’aime pourtant tendrement. Comme si le statut de femme la rendait forcément inférieure et indigne des sciences qu’on lui montrait jusque là. Mais c’est trop tard. Son esprit est déjà corrompu par cette liberté et cette curiosité qui ont été éveillées ; elle sait, parfois mieux qu’un homme. Comment entrer dans le moule ensuite et accepter les conventions ? Tenir une maison, être une bonne épouse, donner des enfants, se contenter du peu accordé aux femmes à cette époque : quelques métiers leurs sont réservés et elles peuvent y exercer un pouvoir certain, mais à quel prix.

Comme son père lui a lui-même enseigné, la théorie n’est rien sans la pratique. Elle va donc se confronter à la réalité, tenter de faire son propre chemin, seule, de trouver une place dans ce monde dont elle a été jusque-là protégée. J’ai trouvé qu’il était parfois difficile de suivre Pythias dans ses tentatives de trouver sa voie : prêtresse, sage-femme ou prostituée, on passe un peu trop vite d’une tentative à l’autre, sans forcément comprendre le cheminement de la jeune femme. C’est d’autant plus étonnant que, avant la mort d’Aristote, tout est plus explicite. A croire que l’auteur essaie de nous faire ressentir par ce biais les doutes qui saisissent son personnage. Mais ce n’était peut-être pas le meilleur moyen de les souligner.

Au bout du chemin, Pythias comprendra que les femmes ne sont peut-être pas aussi opprimées qu’elle le croit. A s’exercer discrètement, leur pouvoir existe pourtant bel et bien. A elle de s’entourer des bonnes personnes, de celles qui lui laisseront exprimer ses talents sans lui reprocher son statut de femme. Sa liberté, à être moins évidente, pourra toutefois s’exprimer, autrement.

La plume d’Annabel Lyon m’a rappelé celle de Leonor de Récondo dans son Pietra Viva. Un style moderne propre a évoqué les riches heures d’antan, celles qui sont le creuset de notre monde moderne, celles qui ont nourri et construit notre vision actuelle du monde. On sent la chaleur de l’été grec, le sable sous les pieds, la fraicheur des temples, l’importance des déesses, la fragilité des êtres, leur quête de transcendance. Il me manque maintenant l’aspect masculin de ce tableau sur l’Antiquité grecque. Ce deuxième volet qui permettrait avec ce roman de former un tout. D’où le besoin que je ressens de découvrir Le juste milieu, qui semble décrire le quotidien des hommes, en se basant sur le personnage peu ordinaire du futur Alexandre le Grand. En dehors de ce sentiment d'incomplétude que j'ai ressenti, ce roman est vraiment intéressant et riche en découvertes sur un temps assez rarement utilisé en littérature.

Merci à Livraddict et aux éditions de La Table Ronde pour ce partenariat.


Aristote, mon père d'Annabel Lyon
Traduit par David Fauquemberg
La table ronde
Août 2014

13 août 2014

Mister Babadook, de Jennifer Kent

Film australien de Jennifer Kent, sorti le 30 juillet 2014, avec Essie Davis, Noah Wiseman et Daniel Henshall.

L'histoire : Depuis la mort brutale de son mari, Amelia lutte pour ramener à la raison son fils de 6 ans, Samuel, devenu complètement incontrôlable et qu'elle n'arrive pas à aimer. Quand un livre de contes intitulé 'Mister Babadook' se retrouve mystérieusement dans leur maison, Samuel est convaincu que le 'Babadook' est la créature qui hante ses cauchemars. Ses visions prennent alors une tournure démesurée, il devient de plus en plus imprévisible et violent. Amelia commence peu à peu à sentir une présence malveillante autour d’elle et réalise que les avertissements de Samuel ne sont peut-être pas que des hallucinations... 

Mon avis :  Une envie d'aller au ciné, un billet de Cachou sur ce film, se dire "un film d'horreur, tiens, ça fait longtemps" et voilà comment je me retrouve dans une salle obscure à visionner Mister Babadook. Mon billet risque d’être très court car je suis totalement d’accord avec tout ce que dit Cachou sur ce film, qui aura obtenu beaucoup de récompenses au festival de Gérardmer de cette année, notamment le prix du jury.

Voilà 6 ans que Amelia a perdu son mari dans un accident de voiture, alors qu’il l’emenait à la maternité pour accoucher de son fils Samuel. Voilà 6 ans que cette mère courage élève seule son enfant, à la fois le meilleur d’elle-même, sa chair et son sang, mais aussi le pire. L’anniversaire de son fils correspond à la mort de son mari. Difficile d’oublier et d’avancer dans ces conditions. D’autant que Samuel est perturbé par des terreurs nocturnes qui ne laissent aucun répit à sa mère et l’empêche de faire une seule nuit complète. Image même de la mère courageuse, Amelia va peu à peu être poussée à la limite de la folie et de l’infanticide.

Samuel est une véritable horreur à lui tout seul : stressé, stressant, hyperactif, bruyant, agressif… Jennifer Kent dresse, au travers de la relation mère-fils, une réflexion sur la maternité : ce petit être tellement chéri qui dévore sa propre mère. Elle l’aime mais elle le hait et n’en peut plus. À toujours faire passer les besoins de son fils avant les siens, Amelia est au bout du rouleau. Forcément, on pense à un Rosemary’s Baby et je me suis demandée si tout ceci n’était pas une simple création mentale de la mère, victime de stress post-traumatique mâtiné de baby blues. Ou bien est-ce le pouvoir de Samuel que de concrétiser ses peurs les plus atroces ? Fan de magie, Samuel possède un costume qui n’est pas sans rappeler la parure de Bababook : cape, doigts effilés, chapeau,… seule la couleur les distingue.

La maison elle-même est un personnage à part entière. Glauque à souhait, elle est pleine de recoins, vieille et grinçante, sombre, propice aux cachettes. Et le lieu de scènes étranges comme ce repas en famille, glacial, où le fils et la mère se font face et mangent en silence dans une cuisine assez dénudée.

Toute la première partie est vraiment bien construite. La peur s’installe petit à petit. Si à mon âge je sais bien qu’aucun monstre ne se cache sous le lit, l’ambiance sombre et les terreurs nocturnes de l’enfant me poussais cependant à craindre ce que j’allais voir lorsque Amelia ouvrait les placards. J’ai passé une bonne partie du film recroquevillée dans mon siège, la tête de côté, la main devant la bouche, tellement l’angoisse montait au fur et à mesure. Les références sont classiques et ultra connues (Rosemary’s Baby ou Candyman avec son méchant dont la simple répétition du nom suffit à le matérialiser, L'exorciste aussi sur la fin), mais la mise en scène est plutôt habile : pas d’effets spéciaux, un minimalisme plutôt bienvenu, notamment avec l’astuce de ce livre popup qui donne une réalité au monstre sans trop en montrer. L’angoisse augmente sans que le spectateur ne voie rien, ne subisse rien. Il entend au travers de la porte, il regarde dans les coins en même temps que la mère et l’enfant, il sent une présence sans pouvoir l’identifier.

Dommage que la fin vienne presque ruiner l’ensemble. Dès que Babadook prend forme, les choses se gâtent. Comme souvent, la suggestion fonctionne bien mieux que la matérialisation. Jusqu’à la scène finale en trop, apothéose qui vient gâcher ce qui était jusqu’alors un pari réussi par une vraie justesse.