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28 septembre 2015

Six jours [Ryan Gattis]

L'auteur : Né en 1978, Ryan Gattis est un professeur et auteur américain, membre depuis 2008 du collectif de street art Uglar avec lequel il a arpenté les différents quartiers de Los Angeles où il vit.

L'histoire : 29 avril-4 mai 1992.

Pendant six jours, l’acquittement des policiers coupables d’avoir passé à tabac Rodney King met Los Angeles à feu et à sang.

Pendant six jours, dix-sept personnes sont prises dans le chaos.

Pendant six jours, Los Angeles a montré au monde ce qui se passe quand les lois n’ont plus cours. Le premier jour des émeutes, en plein territoire revendiqué par un gang, le massacre d’un innocent, Ernesto Vera, déclenche une succession d’événements qui vont traverser la ville.

Dans les rues de Lynwood, un quartier éloigné du foyer central des émeutes, qui attirent toutes les forces de police et les caméras de télévision, les tensions s’exacerbent. Les membres de gangs chicanos profitent de la désertion des représentants de l’ordre pour piller, vandaliser et régler leurs comptes.

Au cœur de ce théâtre de guerre urbaine se croisent sapeurs pompiers, infirmières, ambulanciers et graffeurs, autant de personnages dont la vie est bouleversée par ces journées de confusion et de chaos.

Mon avis : Ce roman, on en entend parler un peu partout en ce moment. Pour des raisons qui n’ont absolument rien à voir avec le roman lui-même, j’ai mis pas mal de temps avant d’en venir à bout. Cependant, c’est un roman fort et violent que l’auteur nous livre. Impossible de rester indifférent devant ce texte polyphonique, où, chacun son tour, les personnages vont prendre la parole et raconter leur vision.

Avant toute chose, des faits, rien que des faits. Ce sont par eux que s’ouvre le récit.

« À 15h15, le 29 avril 1992, un jury acquitta les agents des services de police de Los Angeles[…]
Les émeutes commencèrent sur le coup de 17 heures. Elles durèrent six jours, et s’achevèrent finalement le lundi 4 mai, après 10 904 arrestations, plus de 2 383 blessés, 11 113 incendies et des dégâts matériels estimés à plus d’un milliard de dollars. En outre, 60 morts furent imputées aux émeutes, mais ce nombre ne tient pas compte des victimes de meurtres qui éprirent en dehors des sites actifs d’émeutes durant ces six jours de couvre-feu, où il n’y eut que peu, voire pas, de secours d’urgence. »

Les émeutes ne sont pourtant pas au cœur du récit. C’est davantage un bruit de fond qui teinte d’angoisse et de cendres le paysage de LA. Le lecteur plonge brusquement dans cette Amérique, bien loin de l’American dream. Et cette immersion commence par une exécution. Violente et brutale. Celle d’un jeune homme qui se battait pour se sortir de Lynwood, quartier majoritairement latino où des gangs se livrent une guerre féroce. Alors qu’une bonne partie de Los Angeles est laissée sans protection, certains vont s’enfermer à double tour et d’autres vont profiter des six jours de couvre-feu pour régler quelques comptes. Bienvenue à Los Angeles, la vraie !

Tour à tour donc, membres de gangs, dealer, camé, infirmière, tagueur, pompier… vont prendre la parole. Lorsque la loi n’existe plus, c’est chacun pour soi. L’auteur ne pose aucun jugement, ne fait que décrire la violence. Le texte est parsemé de termes d’argot latino de gang et fait vivre la réalité de la tragédie qui se joue. Chaque personnage est différent, par son caractère, son vocabulaire et ses motivations. L’heure est à l’introspection et à l’analyse de ce qui les a amenés là, à cet instant précis. Pourtant, chacun est aussi uni par la fatalité d’une vie dans un quartier où les gangs dictent les règles. Car si la loi de l’État ne vaut plus, des règles régissent bien les rapports sociaux. Leurs voix forment alors un tout cohérent qui hurle son désespoir. Difficile d’échapper à son destin. Malgré une débauche d’efforts et d’énergie, peu en sortiront indemnes.

Un vrai coup de poing et une lecture qui ne laisse pas indemne. D’autant qu’on se rend bien compte aujourd’hui que rien n’a été réglé et que la question raciale mine toujours l’Amérique.

« Je contemple le résultat qui s'étale sous mes yeux, en essayer de me préparer à retourner dans le feu de l'action. De mon siège, on dirait que Los Angeles a essuyé des raids aériens. On dirait qu'il y a eu des bombardements. Des zones de flammes orange, de part et d'autre de la 110, certaines font de cratères noirs, ici et là, parce que le feu a fait disjoncter l'électricité de tout le pâté de maisons, et ce n'est pas la première fois me semble-t-il. Je me dis que c'est à ça que l'enfer doit ressembler. Pas d'étoiles, ce soir.»

« Il y a une Amérique cachée à l'intérieur de celle que nous montrons au monde entier, et seul un petit groupe de gens la voit véritablement. Certains d'entre nous sont enfermés dedans par leur naissance, ou la géographie, mais le reste d'entre nous, on ne fait qu'y travailler. Médecins, infirmières, pompiers, flics — nous la connaissons. Nous la voyons. »

Six jours, de Ryan Gattis
Traduit par Nicolas Richard
Fayard via NetGalley pour Kindle
Septembre 2015

6 commentaires :

Lelf a dit…

Vraiment super intéressant.
C'est quand tu as commencé à le lire que j'ai réalisé qu'American Prophet de Beatty se terminait sur ces événements. Beatty n'a pas du tout le même ton pour parler du problème racial, c'est presque joyeux même si désespéré en même temps. Là on a l'air d'être plus dans le vif, plus réaliste si je puis dire (Beatty c'est presque une fable).
Je vais garder un oeil dessus :)

c'era una volta a dit…

Si j'ai entendu parler de ces émeutes, je ne savais pas avant de te lire qu'un roman était sorti traitant de ce qui s'est passé avec des "voix de l'intérieur".

Cela me paraît très intéressant de voir comment la question raciale est traitée par l'auteur. Merci de cette présentation. :)

faurelix a dit…

Très tentant ce roman !

Pauline a dit…

Je l'avais déjà repéré mais je n'avais pas lu d'avis dessus. Ce roman a l'air vraiment bien! Merci beaucoup.

Nelfe a dit…

C'est vrai qu'on entend beaucoup parler de ce roman.
Je l'ai repéré dans le mag LIRE du mois dernier. Je suis sûre qu'il me plairait !

Brize a dit…

J'aime beaucoup ton paragraphe qui évoque la manière qu'a le roman de présenter l'introspection des personnages, l'analyse de ce qui les a menés là et je te rejoins totalement dans ton appréciation du roman.