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16 mai 2014

Les âmes grises [Philippe Claudel]

L'auteur : Né en février 1962, Philippe Claudel est un auteur, scénariste et professeur d'université français. Avec Les âmes grises, il remporte le prix Renaudot en 2003.

L'histoire : Nous sommes en 1917 dans une petite ville de province. Toute la société des notables est présente et tient son rôle. Le maire, le juge, le procureur, le flic, le médecin… tous font rouler depuis des années l’agréable train-train de la comédie sociale faite d’amicaux échanges. C’est curieux, même la Grande Guerre ne semble pas avoir bousculé les positions et les habitudes de chacun. Tout reste bien en place dans l’immuable tranquillité de la bourgeoisie sûre d’elle-même. Pourtant tout bascule lorsqu’une fillette de 10 ans est retrouvée morte dans l’eau. La petite Belle-de-Jour, comme on l’appelle. Tous la connaissent, elle servait au Rébillon, la seule brasserie restaurant du coin. "Bien, bien, bien…" reprend le juge, tout content d’avoir un meurtre, un vrai à se mettre sous la dent, un meurtre d’enfant en plus, et de petite fille pour couronner le tout. Dès lors, le soupçon gagne et rogne les âmes grises de nos notables. En premier lieu le procureur qui habite au château, juste à côté du lieu du meurtre…

Mon avis : Voici un roman dont j'ai beaucoup entendu parlé il y a plusieurs années maintenant. Mais vous savez ce que c'est : on note un titre, un jour on l'achète, il prend la poussière avant que, mu par une envie subite, on le lise enfin. L'avantage de cette technique, c'est que les éloges des autres ne sont que de vagues réminiscences et qu'ainsi le lecteur n'est plus vraiment influencé. J'ai donc pu me faire mon propre avis, sans trop en attendre, et donner toute sa chance à ce roman.

L'auteur, je le connaissais de nom, bien sûr. Mais c'est tout. Du coup, son écriture est d'autant plus frappante. Philippe Claudel utilise des mots simples mais justes pour décrire une ambiance de fin de siècle, voire de fin de monde et des êtres humains qui se débattent au milieu avec leurs sentiments. En prenant le parti d'un récit à la première personne, Claudel ajoute une touche de mystère. Son personnage narratif ne se découvre que petit à petit. On ne connait pas son nom, on devinera son âge, puis sa profession. L'Affaire, le meurtre de la petite Belle, dont il est question tout au long de ce roman, est bien plus un prétexte qu'une réelle question. En lisant le portrait de ce petit village où personne n'envisagerait de suspecter quelqu'un, le lecteur se rend compte que chacun est suspect, du procureur enfermé dans son Château, le maire pompeux, les autres notables, les militaires de passage en route vers le front... Au final, personne n'est ni bon ni mauvais, ni blanc ni noir, chacun porte en lui une part d'ombre, chacun est une âme grise.

Du front, seuls les bruits des canons sont perceptibles. La majeure partie de la population, exemptée, tente de conserver le rythme de vie habituel, mais la guerre se rappelle à eux, par petites touches : le contingent de recrues envoyées au front, l’hôpital qui reçoit les blessés, l'instituteur qui perd la tête... Le drame qui se joue ne peut être mis de côté. De même, le narrateur a une parole hachée qui laisse transparaître un drame intime. Le lecteur devine une déchirure qui se dessine peu à peu et qui ne se révèlera qu'à la toute fin. Les sentiments sont comme tenus à distance mais d'autant plus présents dans la narration du coup.

C'est fort et délicat. C'est sombre. C'est humain. Et ça me donne envie de découvrir un autre roman de Philippe Claudel.

2 commentaires :

Alex Mot-à-Mots a dit…

Ses autres romans sont vraiment tous très différents. Un nouvel univers à chaque fois.

La chèvre grise a dit…

@ Alex Mot-à-Mots : je vais certainement en découvrir d'autres de cet auteur, après cette lecture !