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21 juin 2014

Kinderzimmer [Valentine Goby]

L'auteur : Née à Grasse en 1974, Valentine Goby est une auteur française, lauréate de la Fondation Hachette. Kinderzimmer a remporté le Prix des libraires 2014.

L'histoire : En 1944, le camp de concentration de Ravensbrück compte plusieurs dizaines de milliers de détenues. Mila a vingt-deux ans quand elle arrive à l'entrée du camp. Autour d'elle, quatre cents visages apeurés. Dans les baraquements, chacune de ces femmes va devoir trouver l'énergie de survivre, au très profond d'elle-même, puiser chaque jour la force d'imaginer demain. Et Mila est enceinte mais elle ne sait pas si ça compte, ni de quelle façon.

Mon avis : Ce roman, je n’avais pas envie de le lire. Aucune envie d’être chamboulée par le sujet. Mais, avec le climat politique ambiant, le devoir de mémoire me semble encore plus nécessaire. Alors quand Philisine (merci à elle !) a proposé de faire voyager ce roman jusqu’à moi, j’ai accepté.

Dès les premières pages, j’ai eu effectivement la nausée au bord des lèvres, les tripes retournées. J’ai su que je ne pourrai pas lire ce roman sans une autre lecture en parallèle. Car il est impossible de trouver le sommeil (je lis le soir avant de m’endormir) avec de telles images imprimées sur les rétines.

La première partie du roman décrit l’arrivée en 1944 au camp de Ravensbrück, la découverte par Mila d’une organisation faite pour humilier et annihiler l’être humain jusqu’aux tréfonds de son âme. Les prisonnières découvrent un monde totalement inconnu, incompréhensible, inexplicable. Les mots ne suffisent pas, c’est une langue qu’il faut apprendre : Block, Betrieb, Revier, Aufseherin, Appell, … Une fois l’enfer posé, Valentine Goby s’attache alors à décrire la solidarité, nécessaire, à laquelle chacune se raccroche pour garder une raison de survivre, ne pas devancer la mort. Toujours, chaque jour qui passe est un jour de gagné, un jour de survie, un jour qui prouve le droit à vivre. Mila va rencontrer Teresa qui lui insufflera un regain d’énergie à un moment crucial. On ne découvre plus rien, on prend les événements les uns après les autres, on évite tous les départs proposés sous des prétextes fallacieux mais forcément tentants.

Ce roman est construit autour d'un fil conducteur : le corps. Il faut s’en remettre aux capacités sensorielles pour survivre, la raison n’existant plus. Le corps est un marqueur de la déchéance, la dégradation de la condition est donnée à voir par les blessures que celui-ci subit, les odeurs qu’il produit, mais les marques d’humanité aussi, comme lorsqu’on tente désespérément de se réchauffer alors que l’Appell dure des heures et des heures avec une température bien en dessous de zéro. Les corps se creusent, se marquent. Ce corps, tant qu’il est là, tant qu’il se meut, chaque jour qui passe est un jour de gagné, un jour de survie, un jour qui prouve le droit à vivre. Encore.

Au milieu de cet enfer, une aberration : la Kinderzimmer, une nurserie où s’entassent des bébés de moins de 3 mois. Ils ne survivent pas au-delà, meurent tous de faim, de maladie. Ce bébé que Mila met au monde, il ne sera quasiment pas décrit. C’est le personnage central mais pourtant absent du roman. Mais c'est autour de lui que tout se construit. Porter, donner la vie dans ce camp serait presque un pied-de-nez à la mort, alors ce petit être ancre mieux que tout autre chose Mila dans un présent. Se projeter dans un futur totalement inconnu et impensable, inimaginable, c’est s’ouvrir à la souffrance qui n’est déjà que trop vive. Alors on s’attache à ce présent, aussi innommable soit-il, à ces lambeaux de vie qu’on arrache aux bourreaux, toujours plus, toujours plus loin.

L’auteur use et abuse volontairement des énumérations nombreuses, des virgules. J'ai eu peur d'être lassée, mais cet artifice lui permet de donner à ressentir plus qu’à voir. Par cette accumulation, il annihile la raison du lecteur, habitué à chercher à comprendre. Le lecteur ressent la tentation du désespoir, l’effroi, la peur, et l’espoir malgré tout.

On a beau connaître l’Histoire, avoir vu et lu bons nombres de documentaires, l’atroce reste toujours aussi inexplicable. Et doit rester à jamais inoubliable. Un roman fort.

Kinderzimmer, de Valentine Goby
Acte Sud
Août 2013

4 commentaires :

Cassandre a dit…

Un roman très intéressant, j'ai adoré !

Alex Mot-à-Mots a dit…

Une de ces lectures qui reste en mémoire longtemps.

Eimelle a dit…

un livre très fort, qui reste en effet en mémoire!

La chèvre grise a dit…

@ Cassandre : je ne pourrais pas dire que j'ai adoré, tellement j'ai été remuée. Mais je reconnais que c'est un bon roman.

@ Alex Mot-à-Mots : oui, mais je n'arrive pas à discerner si c'est le sujet qui veut ça ou si ça tient au talent de l'auteur...

@ Eimelle : tout à fait !