ShareThis

26 février 2018

La pitié dangereuse [Stefan Zweig]

Déjà plus de trois ans depuis ma dernière lecture de Zweig, avec Amok. Cette fois, j'ai choisi son seul roman, La pitié dangereuse.

L'histoire : À la veille de la Première Guerre mondiale, un jeune officier pauvre, en garnison dans une petite ville autrichienne, est pris de pitié pour une jeune infirme riche. De cette pitié dangereuse découlera l'amour fou que porte Edith de Kekesfalva au lieutenant Anton Hofmiller.

Mon avis : Autant le dire tout de suite, ce n'est pas un coup de cœur comme avait pu l'être la nouvelle Lettre d'une inconnue, qui est un véritable chef d’œuvre. Ici, bizarrement pour moi qui n'aime pas les nouvelles d'habitude, je reproche principalement à cette Pitié dangereuse des longueurs qui auraient pu être évitées.

Pourtant Stefan Zweig reprend les mêmes codes que pour ces nouvelles : peu de personnages, peu de changements de lieu et de décors. On se centre sur le cheminement du lieutenant Anton Hofmiller, rendu par l'adoption de son point de vue narratif. Je m'attendais donc à la même chose ici, sur 350 pages, alors qu'on a droit à des tergiversations en mode j'y vais/ j'y vais pas/mais si j'y vais/ et si j'y vais pas... ce qui est parfois agaçant.

Lauteur s'attarde à décortiquer ce qu'une attention que tous s'accorderaient à juger louable peu avoir de dévastateur pour celui qui en est l'objet et d'égoïste pour celui qui en est l'instigateur. Car les intentions du lieutenant Hofmiller sont clairement bonnes. Mais ce jeune homme inexpérimenté et jeune, ne connaissant rien de la vie, affiche ici une suffisance qui sera sa pire faute. Il s'imagine tout connaître de la nature humaine, il pense écouter l'autre mais n'écoute que lui-même. Il fait preuve de faiblesse et est trop influençable, lui qui n'a jamais pris la moindre décision et qui s'est toujours laissé porter.

Notons que Zweig s'entend parfaitement à rendre aussi bien les sentiments et les émotions d'un homme que d'une femme. Les tourments qui habitent la jeune Edith se dévoilent merveilleusement au détour d'un geste esquissé, d'un regard un peu plus appuyé ou encore d'un échange de lettres. Encore une fois, la plume de Zweig fait ici des merveilles pour s'engouffrer au plus profond de l'âme. Notre personnage principal va découvrir le pouvoir qu'il a sur les autres et comment s'en servir à juste titre. En cela, La pitié dangereuse est donc un roman d'apprentissage. Hofmiller apprend à dompter ses émotions et ses élans, au prix de souffrances.
L'Histoire a également toute sa place dans ce récit, et vient en aide au lieutenant car les prémices de la Première guerre mondiale sont là. On peut lire une dénonciation des travers de la société autrichienne de l'époque. Même si, le roman ayant été publié en 1939, je n'ai pu m'empêcher d'y lire également une critique de la société contemporaine de l'auteur : militarisme, xénophobie et antisémitisme, étroitesse d'esprit d'une société engluée dans des principes datés.

"La plus pauvre, la plus pitoyable créature a sa fierté, et je ne pourrais pas supporter que tu me méprises parce que je n'ai pas pu contenir l'élan de mon cœur. Je ne te demande pas de répondre à mon amour, non, devant Dieu qui doit me guérir et me sauver je n'ai pas une telle audace. Même en rêve je n'ose espérer que tu puisses déjà m'aimer telle que je suis. Je ne veux e toi ni sacrifice ni pitié ! Je désire seulement que tu admettes que j'attende en silence, que tu tolères mon amour. C'est la seule chose qu'il me serait impossible de supporter, que, malheureuse comme je suis, je te sois devenue antipathique parce que je me suis trahie, si en plus de ma honte et de mon désespoir tu me punissais encore." (p°246)

La pitié dangereuse, de Stefan Zweig
Traduit par Alzir Hella
Éditions Grasset, Les cahiers rouge
Novembre 2012