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Gen aux pieds nus, tome 1 [Keiji Nakazawa]

L'auteur : Né en mars 1939 à Hiroshima et mort en décembre 2012, Keiji Nakazawa est un mangaka japonais. Gen aux pieds nus a été initialement publié de 1973 à 1985. Traduite en 1983 pour la première fois, cette oeuvre fait de Nakazawa l'un des premiers mangakas traduit en français.

L'histoire :  Dans le Japon en guerre, le jeune Gen Nakaoka et sa famille survivent, tant bien que mal, entre la faim et les persécutions dues au pacifisme militant du père, dans une ville curieusement épargnée par les bombardements, jusqu'au matin du 6 août 1945, lorsque l'enfer nucléaire se déchaîne soudain sur Hiroshima...

Mon avis : L'oeuvre Gen d'Hiroshima (titre initial mais le titre actuel est la traduction littérale du titre japonais) est très fortement autobiographique. Keiji Nakazawa a 6 ans lorsque la première bombe atomique tombe sur sa ville et que sa soeur, son petit frère et son père meurent. De son expérience personnelle, il devient farouchement anti-guerre et anti-nucléaire, ce qui transparait dans toutes ses oeuvres et particulièrement dans celle-ci.

On suit en effet un père, farouchement opposé à la guerre, accusé de traitrise, mis au ban de la société, ce qui accroit encore les difficultés de sa famille pour subvenir à ses besoins dans une ville déjà aux bords de la famine. Si l'explosion de la bombe Little boy n'intervient qu'à la toute fin de se premier tome, l'auteur pose ici toutes les bases d'un récit qu'on sait tragique dès les premières planches : la guerre, la famine, la propagande militaire écrase toutes les individualités et ne laissent place à aucune liberté. Réduit à une vie de misère, la famille Nakaoka est pourtant bouillonnante de vie et cherche sa place, en tant que pacifiste, dans une société où l'endoctrinement fait florès. Le Japon sacrifie sa population dans une vaine course à une victoire plus que douteuse.

Dans cette ambiance qui pourrait être terriblement pesante, les pitreries de Gen et de son petit frère sont des instants d'innocence et de jeunesse qui détonnent d'autant que le drame est déjà là, et se profile encore plus atroce. Une façon d'apporter un peu d'humanité dans cette horreur déclenchée par l'Homme. On sent, dès ce premier tome introductif, toute la puissance de l'histoire et on comprend pourquoi cette série est devenue culte. Certainement le tome le plus léger de ce qu'on peut pré-sentir de la suite.

Côté dessin, celui-ci est classique, un peu daté. Il faut aimer le genre du récit historique et apocalyptique dont Nakazawa est certainement le meilleur représentant. On pourrait croire faussement à un récit pour les enfants tant le trait est rond, énergique, mettant en scène le mouvement et accordant peu de place au décor.

Un récit dur mais nécessaire. Une série à découvrir certainement, surtout si on ne connait pas ce point de vue.


Gen aux pieds nus, tome 1, de Keiji Nakazawa
Traduit par Vincent Zouzoulkovsky et Koshi Miyoshi
Éditions Le Tripode
Octobre 2025

Vigilance [Robert Jackson Bennett]

L'auteur : Né en juin 1984, Robert Jackson Bennett est un écrivain américain auteur de roman policier, de science-fiction, de fantastique et d'horreur.

L'histoire : Trois tireurs armés jusqu’aux dents lâchés dans un « environnement » public aléatoire délimité. Un but : abattre le plus de personnes possible. Une promesse : un énorme paquet de fric pour celui qui quitte les lieux indemne. Si l’une des « cibles » met hors d’état de nuire l’un des tireurs et survit, une part du pactole lui échoit. Des règles simplissimes, et des dizaines de drones qui filment le tout pour le plus grand bonheur de millions de spectateurs hystérisés, d’annonceurs aux anges et de John McDean, producteur et chef d’orchestre de Vigilance, le show TV qui a résolu le problème des tueries de masses aux États-Unis…

Mon avis : Il y a comme un air de déjà vu pour ceux qui ont déjà visionné American Nightmare ou lu Stephen King. Nous sommes dans un futur proche, et la peur a gangrené toute la société américaine. Dans la série de films, la catharsis prend la forme d'une nuit de cauchemars tous les ans. Dans le court roman de Robert Jackson Bennett, cela prend la forme d'une émission de télévision qui prend les gens par surprise : un lieu est choisi secrètement et des hommes déséquilibrés sont  armés et lâchés pour massacrer le plus de monde possible, prime à la clé. L'auteur ajoute à cette histoire déjà connue une analyse assez fine des mécanismes de marketing et de communication, poussant le capitalisme à outrance. 

Le récit de Robert Jackson Bennett est d'autant plus percutant qu'il n'est pas si éloigné que ça de notre réalité actuelle. La violence fait tous les jours la une des informations, la peur a contaminée toutes les couches de la société, le monde politique est polarisée et les relations diplomatiques sont tendues entre la Chine et les Etats-Unis. Tout est fait pour monétiser le moindre aspect de nos vies et de nous plonger dans une société du spectacle dont on essaie de nous tenir captif au maximum. Car l'économie de marché règne et étouffe toute velléité morale.

Ce qui convainc particulièrement, c'est le déclin de l'Amérique, mené tambour battant par des décisions politiques qui l'entraine toujours plus loin dans l'horreur et l'agonie : des méga-feux ravagent une partie du pays, tout le monde possède une arme, la jeunesse a fui vers des pays plus cléments et proposant un avenir plus prometteur... Et l'auteur de tirer la corde un tout petit peu plus loin, plongeant sa société dans une horreur absolue qui nous guettent peut être déjà.


"Tout tenait au fait que depuis toujours, l'Amérique est une nation qui a peur.
Peru de la monarchie. Peur des élites. Peur de perdre ses biens, par le fait du gouvernement ou d'une invasion. Peur qu'un voyou stupide ou un petit malin de la ville trouve un moyen légal ou non de voler ce qu'on a durement gagné à la sueur de son front.
Voilà ce qui faisait battre le coeur de l'Amérique : non le sens civique, non l'amour de son pays ou de ses semblables, non le respect de la Constitution... mais la peur." (p°32)


Vigilance, de Robert Jackson Bennett
Traduit par Gilles Goullet
Éditions Le Bélial

Héroïne malgré moi [Fuyu Amakura]

L'autrice : Fuyu Amakura est une mangaka japonaise.

L'histoire : Depuis qu'elle est petite, Shûko pratique différents arts martiaux. En entrant au lycée, elle aimerait choisir une activité plus féminine mais les clubs sportifs se battent pour la recruter ! C'est alors qu'elle rencontre le beau Serizawa qui se met toujours dans des situations pas possible ! Le jeune homme demande à Shûko de devenir sa garde du corps...

Mon avis : Un récit court, en quatre tomes, que j'aurais certainement apprécié étant adolescente puisqu'on rencontre une jeune fille qui est bien plus forte psychologiquement que ce qu'elle imagine. Elle va le découvrir grâce à ces nouveaux amis. 

Ca parle de l'adolescence, du temps qu'il faut pour grandir et s'accepter. Mais surtout le récit ne cherche pas à changer le personnage principal pour la faire se conformer aux exigences des autres. On se concentre surtout sur les aspects positifs des différents personnages et de leurs relations. Le récit est servi par un dessin plutôt de qualité, ce qui n'est pas si souvent le cas dans les mangas.

Bref, beaucoup de qualités donc, mais un récit clairement adolescent qui ne me touche plus vraiment à mon grand âge. Ca manque d'originalité et de surprise pour une lectrice avertie. Ca fera parfaitement l'affaire pour un public plus jeune par contre.


Héroïne malgré moi, de Fuyu Amakura
Éditions Kana
2021

Le procès des otages [Park Eun-woo]

L'auteur
: Park Eun-woo est un auteur sud-coréen de romans policiers et historiques. Le Procès des otages a remporté le prix Kocca Korea en 2019.

L'histoire : Une fête parfaite, dans une villa de luxe, isolée dans les monts. Une fête pour de riches jeunes gens, avec alcools, substances et promesses sexuelles. Quoi de mieux ? Une seule règle : porter un masque avant de franchir la porte. Tous les invités sont là à présent, Catwoman, Tom Cruise, le Renard... Vous êtes prêts ? Alors que la fête commence, la fatale mascarade.

Mon avis : Après un prologue assez obscur, une fête est lancée dans une riche demeure. Ont été invités de riches hommes, des plus hautes sphères de la société, parfois accompagnés. Difficile, sous le masque de dire qui est qui. Pourtant, tout a été orchestré de mains de maître. Le face à face entre les ravisseurs et la police commence. Les tractations vont bon train et les libérations s'enchaînent petit à petit. Et malheureusement, c'est là où le récit achoppe à mon goût : la tension ne prend pas, le suspense ne monte pas. La police semble complètement à côté de la plaque, ne faisant pas le strict minimum de vérifications basiques : trouver le nom des otages et les éventuels points communs entre eux.

Bien qu'obscur, le prologue en dit déjà beaucoup et on sait tout de suite pourquoi cette prise d'otages à lieu. On ignore par contre le pourquoi du comment. Mais tout le milieu du récit est une sorte de creux entre l'élément déclencheur et l'explication finale que l'auteur semble essayer de combler. Si il y a une belle idée de départ, j'ai trouvé la réalisation bâclée. C'est d'autant plus dommage que le personnage principal mis en scène, qui se cache derrière un masque, à des airs de Professeur dans la Casa de Papel : il planifie tout, jusqu'au moindre détail, ne se laisse surprendre par rien. Difficile d'accepter alors pour le lecteur que l'adversaire en face ne soit pas du tout à la hauteur et que pourtant le récit traine sur plus de 300 pages.

Bref, une lecture décevante.


Le procès des otages, de Park Eun-woo
Traduit par Son Mihae et Jean-Pierre Zubiate
Editions du Matin Calme
Juin 2021

The world of love, de Yoon Ga-eun

Film sud-coréen de Yoon Ga-eun sorti le 6 mai 2026, avec Seo Su-bin, Jang Hye-jin, Kim Jeong-sik. 

L'histoire : Joo-in est une lycéenne espiègle et appréciée de tous. Un jour, un camarade de classe lance une pétition que tous les élèves signent, sauf elle. Son monde, en apparence paisible et insouciant, dissimule un passé douloureux auquel Joo-in est alors contrainte de faire face. Mais loin de se laisser enfermer, elle choisit d’avancer et de se réinventer.

Mon avis : Avec ce film, il faut accepter de se laisser porter sans trop savoir où l'on va. On suit Joo-in, jeune fille dégourdie et exubérante. Peut-être un peu trop parfois, au point de mettre certains mal à l'aise. Ce malaise ne va faire que s'amplifier, le scénario dosant parfaitement les moments dramatiques.

La jeune actrice crève l'écran, faisant vivre sa rage silencieuse dont on comprendra toute l'ampleur dans la deuxième moitié, avec une scène de lavage de voiture qui secoue jusqu'aux tripes. C'est fait sans jamais susciter la pitié à aucun moment. Et ça évoque magnifiquement et en tout délicatesse la reconstruction après un drame. Que chacun vit à sa façon, et que personne n'est autorisé à juger. Et qu'il existe une multitude de voies différentes pour continuer à avancer.

Jusqu'aux dernières paroles, mélangeant plusieurs voix et qui bouleversent et marquent durablement. Un film fort, à ne pas manquer !

La Terre verte [Alain Ayroles, Hervé Tanquerelle et Isabelle Merlet]

Les auteurs : On retrouve ici Alain Ayroles au scénario, qui avait déjà fait des merveilles sur Les Indes fourbes, cette fois accompagné par Hervé Tanquerelle, dessinateur de bande dessinée français né en 1972 qui a déjà mis en scène le Groenland dans un de ses précédents ouvrages, et Isabelle Merlet, coloriste de bande dessinée française qui a notamment collaboré avec Nury et Meurisse entre autres.

L'histoire : Aux derniers temps du Moyen Age, les ultimes descendants des Vikings tentent désespérément de survivre sur les rivages glacés du Groenland. Un homme au lourd passé, en quête d'une seconde chance, débarque parmi eux. Leur apportera-t-il le salut ou précipitera-t-il l'effondrement de la " Terre verte " ?

Mon avis : Après Les Indes fourbes, autant vous dire que mes attentes étaient hautes en entamant cette lecture. Est-ce pour ça que ça n'a pas fonctionné ?

Pourtant, sur le papier, tout devait fonctionner. Le récit épique d'un homme décidé à se construire par la conquête d'un royaume. La construction, hautement inspirée de Shakespeare puisqu'on suit Richard III qui aurait réchappé à la bataille de Bosworth, est découpée en cinq actes eux-mêmes découpés en scènes. Le personnage principal est égocentrique, bourré d'ambition, abject en tout point. Pourtant, il semble fasciner la population locale, j'avoue ne pas avoir compris pourquoi. Juste à cause de son armure ? Et si l'on n'accroche pas à ce personnage principal, la mayonnaise ne prend pas. D'autant que le côté théâtral est porté à l'excès, avec un flot de paroles grandiloquentes qui dessert le récit. Là où Ayroles faisait mouche avec De capes et de crocs, ici ça tombe à plat, pseudo-intellectualisant le récit et n'apportant aucune évolution au personnage de Richard qui continue de répéter les mêmes erreurs, encore et encore. 

Du coup, au lieu de proposer une aventure épique et rocambolesque, on assiste à une simple réécriture de la légende en terres groenlandaises et qui se perd dans une multitude de sujets juste évoqués : la folie, l'exil, la survie, la foi, la nature, le pouvoir... Tout ça pour ça !



Visuellement, c'est assez bon par contre. Le travail d'Hervé Tanquerelle, que je ne connaissais pas, est riche de détails, même si je n'ai pas aimé la tête des personnages bien qu'ils soient tout à fait expressifs. La couleur d'Isabelle Merlet rend à merveille la luminosité sombre de ces cieux nordiques, le contexte géographique et humain austère.


La Terre verte, d'Ayroles, Tanquerelle et Merlet
Éditions Delcourt
Avril 2025