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Love on trial, de Kôji Fukada

Film franco-japonais de Kôji Fukada sorti le 25 mars 2026 avec Kyoko Saito, Yuki Kura, Erika Karata.

L'histoire : Jeune idole de la pop en pleine ascension, Mai commet l’irréparable : tomber amoureuse, malgré l’interdiction formelle inscrite dans son contrat. Lorsque sa relation éclate au grand jour, Mai est traînée par sa propre agence devant la justice. Confrontés à une machine implacable, les deux amants décident de se battre pour défendre leur droit le plus universel : celui d’aimer.

Mon avis : Vous l'aurez peut être remarqué, je suis dans une phase où je m'intéresse à la culture asiatique : Japon, Corée et Chine. Je ne suis pas au même niveau sur ces trois pays. Mais, que ce soit au Japon ou en Corée, le phénomène des idoles me laisse complètement insensible. Quand je vois le déferlement d'excitation qu'a suscité la sortie du dernier album de BTS par exemple, j'avoue ne pas du tout être concernée. J'ai essayé, mais je n'accroche pas du tout à leur musique. 

Ceci étant dit, le phénomène m'intrigue. Dans ma jeunesse, j'ai connu les boys band comme les NKOTB et leurs dérivés britanniques (Boyzone, Take That) ou français et je n'ai pas l'impression qu'on était aussi extrémiste dans l'attachement qu'on portait à ces chanteurs. Au Japon, c'est ce que va nous montrer le film, tout est fait pour brider la vie privée de l'artiste afin que le fan puisse s'imaginer occuper une place privilégiée dans sa vie, et donc permettre au merchandising de jouer à plein. L'agence récoltant au passage beaucoup d'argent.

Quant à la manière de filmer, c'est juste, sans sentimentalisme ni dramatisme excessif, laissant toute sa place à la plaidoirie dénonçant parfaitement le fantasme créé de toute pièce qui broie au passage des êtres humains. Et de s'ouvrir alors plus largement sur la question de la liberté individuelle et du prix à payer pour en jouir pleinement. Le réalisateur joue l'équilibriste pour ne pas tomber dans l'acidité, la romance niaise ou la facilité. La sobriété est parfois un peu excessive, presque sans musique d'accompagnement.

Un beau film, bien réalisé et percutant.

Demain, de l'autre côté [Tina Cho & Deb JJ Lee]

Les autrices : Tina Cho est une enseignante et autrice de livres pour enfants américaine. Elle a vécu plus de dix ans en Corée du Sud. Elle s'associe avec Deb JJ Lee, illustratrice et autrice américano-coréenne de bande dessinée.

L'histoire : De nombreux Nord-Coréens ont appris que rester peut être aussi mortel que de tenter de fuir... presque. Ne jamais savoir où trouver de quoi manger, éviter les soldats qui les guettent à chaque coin de rue...
Tel est le quotidien de Yunho et Myunghee. Aussi, lorsqu'ils décident chacun de fuir le sombre avenir qui les attend, ils savent qu'ils risquent de connaître un sort pire que la mort. Yunho espère retrouver sa omma, qui a traversé la frontière en cachette il y a des années. Myunghee cherche la liberté à tout prix. Ils ne se connaissent pas, mais le destin entremêle leurs chemins.
Réunis par l'espoir d'un avenir meilleur, ils affrontent une route semée de serpents venimeux dans la jungle et de soldats corrompus. Chaque jour est une épreuve pour ne pas laisser la peur d'être découverts et emprisonnés gagner. Mais à chaque pas vers la liberté, l'espoir grandit. Parviendront-ils à se mettre à l'abri sans se perdre l'un l'autre ?

Mon avis : Yunho et Myunghee rêvent de liberté mais vivent en Corée du Nord. Ils décident de partir, le même jour, et leurs chemins se croisent à la frontière avec la Chine. Un parcours difficile et périlleux dont ils ne sont pas certains de sortir indemnes.

Graphiquement, le travail de Deb JJ Lee est remarquable de poésie et de beauté. Les aquarelles font la part belle aux couleurs douces, évitant la débauche de violence. Cependant, le dessin n'est pas toujours très lisible et ne rend pas l'atrocité de la situation, qui reste du coup assez éloignée du lecteur. Ce qui me fait dire que cet album s'adresse peut être plus à un jeune public qu'aux adultes.


Narrativement, je déplore le choix d'alterner les points de vue toutes les trois pages. Ca morcelle atrocement le récit et empêche toute empathie avec les deux personnages principaux. C'est dommage pour cette histoire forcément très touchante par le sujet qu'elle aborde. Je retiens cependant un point qui m'a particulièrement intéressée, c'est celui du passage entre la Chine, le Laos et la Thaïlande. Si vous vous souvenez, je vous disais justement dans Deux coréennes que je déplorais le manque d'explication sur la sortie de Chine. Ici, on suit de bout en bout le parcours qui va mener Yunho et Myunghee jusqu'en Californie. Il me manque cependant encore quelques explications géopolitiques (pourquoi passer par le Laos et pas le Viêtnam par exemple ?).

Bref, un bel album qui sensibilisera en douceur le jeune public à la situation en Corée du Nord mais qui décevra les adultes un peu plus au fait.


Demain, de l'autre côté , de Tina Cho et Deb JJ Lee
Éditions Akileos
Septembre 2025

Re:Start [Katia Lanero Zamora]

L'autrice
: Née en mars 1985, Katia Lanero Zamora est une autrice belge.

L'histoire : Mona a intégré le prestigieux village Re:Start, une communauté entièrement dédiée à la beauté des femmes. Ses habitantes, les Lumineuses, sont prêtes à embrasser leur féminité et à saisir l'opportunité de devenir des déesses grâce au programme sportif et aux gélules minceur préconisés par leur modèle et mentore, Geneviève.
Mona a gravi les échelons, elle est désormais Semeuse. Tout semble parfait dans ce paradis des corps et de la féminité... jusqu'au jour où sa meilleure amie perd le contrôle.
Y aurait-il une faille dans ce programme de rêve ?

Mon avis : Petite novella sur laquelle je suis tombée complètement par hasard et dont la quatrième de couverture m'a intriguée. Privation alimentaires et traitements médicamenteux pour se façonner un tout nouveau corps, une nouvelle et meilleure version de soi : l'esprit suit-il ? Et d'ailleurs, sous prétexte de répondre aux injonctions sociétales et patriarcales, doit-on absolument se soumettre aux pires tortures ?

Récit de science fiction très moderne, malheureusement toujours d'actualité, Re:Start évoque les dangers que rencontrent les femmes qui veulent se soumettre aux diktats de la mode : être belle, ne pas vieillir. En allant dans le sous-genre du body horror, c'est-à-dire en touchant à la chair même des personnages, l'autrice suscite bien évidemment le malaise tout à la fois physique mais également psychologique. En voulant être acceptée, valorisée, aimée, les femmes finissent par se détester elles-mêmes. Et c'est toujours sur ce terreau fertile de l'insécurité que poussent les dérives sectaires, d'autant plus redoutables qu'elles sont présentées comme des séances de bien être. 

C'est intelligent, bien écrit, et le lecteur est immédiatement plongée dans l'ambiance malsaine du programme Re:Start. Il faut dire que les premières pages sont percutantes. Malheureusement, le récit va bien trop vite sur la deuxième partie, comme si l'autrice était pressée de donner le fin mot de l'histoire. Ca donne un problème de temporalité, là où l'enquête de Mona aurait nécessité un peu plus de temps pour se dénouer. Ce qui fait qu'on en ressort avec une impression un peu bancale.

Bref, de l'idée mais un défaut de réalisation.


Re:Start, de Katia Lanero Zamora
Éditions Argyll
2024

Akari [Marco Kohinata]

L'autrice : Née en 1994, Marco Kohinata est une mangaka japonaise qui officie depuis 2015 en tant qu'indépendante et qui réalise des projets variés dans les domaines du manga, de l’illustration et de l’animation. 

L'histoire : Ayant perdu goût à la vie suite au décès de son épouse, Fumiyo Kagari, un vieil artisan vitrailliste, reçoit un jour la visite de sa petite-fille Akari, dont il n’avait plus aucune nouvelle depuis des années. La fabrication de vitraux va leur permettre de nouer des liens, jusqu’à une révélation inattendue…

Mon avis : One-shot bien construit, loin des super productions formatées pour inonder le marché, Akari fera j'espère son petit bonhomme de chemin auprès du public. Ode à l'humanité et à l'artisanat, ce petit bijou se savoure doucement, tendrement.

Dans un récit plein de sensibilité, l'autrice nous conte la rencontre en Fumiyo et Akari, qui va réveiller le vieil homme et lui redonner le goût à la pratique de son art, le vitrail. Tout dans cet art tourne autour de la recherche de la lumière et c'est ce qui anime également nos deux personnages principaux. Perdus chacun à leur façon, ils trouvent du réconfort dans la compagnie l'un de l'autre et se guide mutuellement vers un nouveau chemin de vie. Ils vont retrouver la motivation et l'inspiration.


Le graphisme a de quoi surprendre, on est loin des mangas habituels. On pourrait même être sceptique sur le choix de traiter l'art du vitrail en noir et blanc. Et pourtant, cela fonctionne parfaitement. Loin d'être parasité par un choix de couleurs, le lecteur est guidé par les dégradés de gris et peu se projeter comme il l'entend, en insufflant sa propre sensibilité dans les réalisations qui sont proposées.

C'est délicat et introspectif. Un petit bijou d'artisanat à découvrir !


Akari, de Marco Kohinata
Traduit par Adrien Blouët
Éditions Le Lézard noir
Décembre 2025

Au prochain arrêt [Hiro Arikawa]

En 2021, j'avais déjà lu le très connu Mémoires d'un chat de Hiro Arikawa. Celui-ci, paru juste après, en 2008, a été adapté au cinéma.

L'histoire : Au Japon, sur la ligne Hankyū Imazu, reliant Takarazuka à Nishinomiya, au gré des huit gares desservies, des femmes et des hommes montent et descendent, chacun avec son histoire, chacun perdu dans ses pensées et dans les nœuds de son existence.
Dans ce décor invariable et pourtant mouvant, des vies vont ainsi s'entrechoquer et être profondément changées. À chaque arrêt, de nouveaux passagers s'installent, se parlent, se lient. Et, d'un trajet à l'autre comme d'une saison à l'autre, le lecteur se fait l'observateur des paysages nouveaux et des multiples trajectoires qu'auront prises ces destins croisés.

Mon avis : Voici une œuvre originale puisqu'il s'agit d'un huis clos ferroviaire, qui nous fait passer de personnages en personnages, au gré des croisement des voyageurs. A chaque arrêt, des passagers montent et d'autres descendent. Ils s'observent, se parlent parfois. 

J'ai beaucoup aimé retrouver certains d'entre eux brièvement aperçus. Cela permet au lecteur de changer de point de vue sur une situation ou une personnalité et créé clairement un lien entre toutes ces petites histoires. Cela apporte également beaucoup de rythme. Avec la construction en deux parties, aller puis retour, on peut aussi voir évoluer les personnages dans le temps, et savoir quelle est leur vie six mois après.

Pour le reste, il s'agit d'un bon roman feel-good comme les auteurs japonais savent en faire et qui sont beaucoup (trop?) mis en avant ces temps-ci. Avec le talent d'Hiro Arikawa pour inviter à l'observation de la nature, à l'écoute de soi et à la magie des rencontres. Le lecteur observe les paysages qui changent et les gens avec eux. Les trajectoires de vie se dessinent, jamais rectilignes, jamais toute tracées d'avance.

Un très beau roman.


Au prochain arrêt, de Hiro Arikawa
Traduit par Sophie Refle
Éditions Actes Sud Babel
Mai 2023

Exposition : Manga, tout un art !



L'exposition Manga tout un art ! au musée Guimet vient tout juste de se terminer. J'ai pu y faire un tour, l'occasion de découvrir l'histoire de cet art si populaire de nos jours, avec des millions d'exemplaires vendus chaque année et de multiples déclinaisons en anime, jeux vidéo et autres produits dérivés constituant le fer de lance de la pop culture japonaise.

Journal Tôbaé n°41 - 1888

Tokyo Puck, Kitazawa Rakuten, 1908 (comme un petit air de Bécassine, née en 1905)

Les mangas sont nés de la rencontre entre le Japon et l'Occident au cour de la période qui s'étend des années 1850 aux années 1920. Avec l'ouverture du pays aux échanges internationaux et adopte la culture occidentale. On introduit notamment la presse satirique qui se développe depuis le XIXe siècle en Europe et aux Etats-Unis. Par exemple, le Français Georges Bigot va créer le journal Tôbaé en 1887. Les caricatures sont appelées ponchi-e. Et en 1890, Imaizumi Ippyo publie dans le quotidien Jiji shinpo les tout premiers dessins en vignettes, auxquels il donne le nom de manga, mais avec le sens de caricature. Le terme est ensuite vulgarisé jusque dans les années 1920 où il prend le sens de bande dessinée narrative et publiée en feuilleton.

Planche originale d'Astro boy, d'Osamu Tezuka, avec les incrustations de texte

Il était une fois, planche originale de Princesse Saphir d'Osamu Tezuka - 1963

Le père du manga moderne est sans conteste Tezuka Osamu, dans l'immédiat après-guerre. Avant lui, les cases étaient généralement conçues comme une scène de théâtre : les personnages semblaient y entrer ou en sortir latéralement. Tezuka s'inspire du langage cinématographique et introduit des plongées, gros plans, zooms... donnant ainsi plus d'intensité dramatique au récit et rencontrant un grand succès. Je pourrais vous parler d'Ayako, une merveille dramatique. Mais bien sûr, on connait davantage Astro boy, qui deviendra la première série télévisée d'animation japonaise. Tezuka créée aussi le shojo (manga pour filles) avec Princesse Saphir en 1953.

Planche originale de Lady Snowblood, de Kazuo Kamimura - 1972

A la fin des années 1950 naît le mouvement gekiga (dessins dramatiques) qui fait entrer la bande dessinée japonaise dans l'âge adulte. Le style est sombre et réaliste, les récits, courts, décrivent la solitude, la misère et la banalité du crime, les travers de la société, l'introspection ou la froideur de l'action. Bref autant de traits de caractères assez distincts mais qui tous s'inspirent de la société moderne. Dans ce mouvement, on retrouve notamment Lady Snowblood de Kazuo Kamimura et Kazuo Koike. 

Planches originales NonNonBa de Mizuki Shigeru - 1992

Au milieu des années 1960,  Mizuki Shigeru fonde sa propre maison d'édition après avoir travailler comme auteur de planches de kamishibaïs, ces grands cartons illustrés au recto et avec le récit à lire par le narrateur au verso. Il rencontre le succès notamment avec les yokaï, ces créatures fabuleuses du folklore japonais. Ces personnages deviendront des images centrales dans l'univers du manga.

Vélo de Kamishibaï équipé de son butai (petit théâtre en bois) - 1934

Bakemono (ou Yôkai)

Bakemono

On le disait tout à l'heure, le manga se décline pour tout type de lectorat. Le premier a avoir été identifié comme un public à cibler ce sont les jeunes filles. Les shojo sont principalement réalisées par des autrices et abordent des sujets variés qui ne se limitent pas aux histoires d'amour : drames familiaux, récits sportifs (on en a mangé dans notre jeunesse en version anime sur le volley-ball ou la gymnastique !), science-fiction ou horreur. L'esthétique des shojo est bien identifiable : mises en pages libres et affranchies des cases, personnages se déployant sur toute la hauteur de la planche, grands yeux scintillants... afin de rendre au mieux la psychologie des personnages. Ici, on ne peut que s'arrêter sur les planches de La rose de Versailles de Riyoko Ikeda.

La Rose de Versailles d'Ikeda Riyoko, reproductions photographiques et application de papier cartonné, 1972-1973

La Rose de Versailles d'Ikeda Riyoko, reproductions photographiques et application de papier cartonné, 1972-1973

La Rose de Versailles d'Ikeda Riyoko publié dans Shueisha Weekly Margaret n°36 en 1973

Le style certainement le plus représenté est le shonen (manga pour jeunes garçons). Il faut dire qu'à partir des années 1980, le manga explose à l'international notamment grâce aux séries télévisées comme Goldorak ou Saint Seya. L'explosion à la même période de l'informatique permet d'explorer l'univers narratif aussi en jeu vidéo, le rendant plus riche. On vit une expérience transmédia qui immerge totalement le spectateur, l'amenant d'un support à un autre pour retrouver ses héros. One piece ou Naruto en sont le parfait exemple, ce ne sont pas juste des mangas, ce sont des franchises. La série Demon slayer ira même jusqu'à être l'objet de spectacles de théâtre nô au Japon !

Weekly Shonen Jump mettant en avant Captain Tsubasa - avant la publication sous le format que nous connaissons, les mangas sont pré-publiés dans des magazines ayant la taille d'un bottin sur du papier recyclé de qualité médiocre, imprimés à bas coût et vendus bon marché. Ils sont jetés à peine lus et regroupent plusieurs titres dans un même numéro. Les titres les plus demandés font la couverture

Weekly Shonen Jump n°22-23 de 2015 mettant en une Naruto, Boruto et Luffy de One Piece

Crayonné d'après l'œuvre d'Oda Eiichiro ayant servi à la production du jeu vidéo One Piece Treasure Battle ! 

Enfin, un dernier mot sur un genre particulier, celui du récit d'apocalypse puisque toute une salle lui est dédiée. L'imaginaire japonais a été fortement marqué par les explosions nucléaires subies : Gen aux pieds nus de Nakazawa Keiji ou Akira de Otomo Katsuhiro jusqu'à L'attaque des titans d'Isayama Hajime en sont le parfait exemple. L'apocalypse est régulièrement remise sur le devant de la scène,  comme une vision critique de la modernité et un appel à réflexion sur l'humanité.

Planche originale Gen aux pieds nus, de Nakazawa Keiji

La dernière salle, moins intéressante alors qu'il y avait certainement matière à faire mieux, évoque la thématique du cosplay à travers les collaborations de grands noms de la haute couture et des artistes japonais issus du monde du manga. Une autre façon d'étendre l'influence d'un genre qui n'est pas aussi mineur qu'on pourrait le croire.


Informations utiles :

Du 19 novembre 2025 au 09 mars 2026
Tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h

Musée national des arts asiatiques - Guimet

6 place d'Iéna
75116 Paris
Tel : 01.56.52.54.44

Tarif : 150€
Tarif réduit : 12€

Site du musée Guimet ici