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20 février 2011

Tokyo année zéro [David Peace]

L'auteur : David Peace est un écrivain anglais né en 1967, qui vit actuellement à Tokyo au Japon avec sa famille.

Tokyo année zéro est le premier volume d'une trilogie sur le Japon de l'après-guerre.

L'histoire : Août 1945. Tokyo n'est plus que ruines. Le corps d'une femme, probablement assassinée, est découvert dans un dépôt de l'armée. Personne ne veut prendre en charge ce cadavre car la ville est déjà un charnier. L'inspecteur Minami s'acquitte de sa macabre besogne, mais ce n'est qu'un prélude car, un an plus tard, il fait deux découvertes similiaires. Ainsi débute une affaire qui, pour cet ancien soldat hanté par la mort et la culpabilité, prend aussi la forme d'une quête personnelle, une recherche de sa propre identité perdue dans le désastre de la guerre.

Mon avis : Après Le Prince des Ténèbres chroniqué récemment, voici le 2ème opus dans mon diptyque japonais. Après le Moyen-Âge, nous voici dans le Japon d'après-guerre et la cuisante capitulation, l'horreur d'Hiroshima/Nagasaki et l'occupation américaine.
Ce livre est d'une dureté impressionnante et d'une ambiance glauque à la limite de la nausée. Ce Japon est malsain, étouffant, puant, sale, désespéré. Le récit alterne des souvenirs de l'atroce guerre des japonais en Chine et l'enquête sur les meurtres, le tout entrecoupé du décompte de cachets de calmant. L'écriture est carrément obsessionnelle : des onomatopées décrivent les grattements incessants dus à la vermine (gari-gari), les bruits taraudants des marteaux (ton-ton ton-ton) ; le chiku-taku des montres ; les odeurs putrides qui ne cessent d'assaillir le héros ; son obsession pour sa maîtresse et son incapacité à faire face à sa famille ; ses vomissements perpétuels de bile jaune puis grise puis noire entre dépendance aux drogues et dégoût de soi-même. On entre littéralement dans l'esprit de ce policier qui navigue à la limite de la folie et qui noie dans la drogue et l'alcool son incapacité à vivre avec les horreurs qu'il a perpétrées pendant la guerre de Chine. La description est tellement réaliste que la lecture en est presque pénible : il faut vraiment s'accrocher.
On découvre un Japon complètement dévasté où règnent en pacha les occupants américains, un Japon où on purge la société à tous ses échelons, où les uns dénoncent les autres, où les uns cachent leur passé quitte à tuer les autres, où tout le monde est plus ou moins corrompu. La pègre règne en maître sur le marché noir puisque les tickets de rationnement suffisent à peine à se nourrir. La pègre contrôle également l'horrible marché de la drogue et du sexe où on découvre des américains s'adonnant aux pires perversions avec de jeunes adolescentes soumises et prêtes à n'importe quoi pour manger voire juste survivre. On voit les japonais courber l'échine sous le poids de leur fierté piétinée et observer toutes ces atrocités avec le regard vide et désespéré du vaincu. Vraiment, j'ai eu mal pour eux et j'ai haï ces occupants qui comme tous les occupants se comportent comme des monstres sous le sceau de la victoire.
La description de cette société est vraiment très oppressante, le pire de tout à mon avis résidant dans cette obligation sociale des japonais au respect absolu de leur hiérarchie et de toujours s'excuser. On comprend assez aisément que le personnage du policier sombre progressivement. Il semble s'accrocher à la résolution de l'enquête comme pour chercher une rédemption. L'auteur n'épargne aucune souffrance à son personnage, et quand on arrive à cette fin assez absurde et étrange, on se demande encore si le personnage a réellement vécu cette histoire ou s'il délirait...
Au final, un livre d'une rare âpreté qui prend aux tripes et que je ne conseille pas à tout le monde. Mais il marque au fer rouge et on découvre une période très méconnue dont les américains ne doivent pas trop se vanter. J'en arrive à comprendre certains travers qu'on observe de loin dans la société japonaise et je me demande comment ils ont réussi à s'en sortir malgré tout en partant de là ! Je ne regrette pas de l'avoir lu parce qu'il est très impressionnant et de savoir qu'un anglais l'a écrit, je trouve ça encore plus fort...

5 commentaires :

XL a dit…

je l'ai lu également mais je n'ai pas su m'en tirer aussi bien pour faire passer ce que j'avais ressenti !
As-tu vu Allemagne année zéro de Roberto Rossellini, je viens de percevoir une possible analogie et je l'ai mis dans ma LàV

Gruikman a dit…

c'est vrai que c'est dur d'exprimer ce qu'on ressent avec ce livre et il y a des choses que je n'ai pas réussi à synthétiser comme je voulais non plus...
Non, je n'ai pas vu ce livre sur l'Allemagne mais après celui-ci, je vais laisser passer un peu de temps avant de replonger dans les années zéro, c'est assez douloureux quand même ;)

Gruikman a dit…

On me signale que allemagne année zéro est un film... forcément avec le verbe "voir" et le nom d'un réalisateur "rossellini" (ça aurait pu être un compositeur d'opéra mais là on partait dans l'uchronie totale), j'aurais dû m'en douter :D... j'étais en mode "Année Zéro = livre difficile"... donc je rectifie: non je n'ai pas vu ce film et je me demande tout d'un coup ce que c'est mais je me méfie beaucoup des films sur l'après-guerre en allemagne, j'ai comme l'impression que ça ne doit pas être très joyeux!

Alex Mot-à-Mots a dit…

Tu me replonge dans un roman et une atmosphère que j'ai détestés et bien vite abandonnés. Je n'étais pas en état, en été, pendant les vacances de lire un roman si éprouvant. Mais je n'ai aucune envie de m'y replonger....

Gruikman a dit…

J'imagine trop ce genre de lecture sur la plage :):):)... t'as envie d'aller te noyer tout de suite ou de rester à griller au soleil en t'enduisant d'huile d'olive pour oublier que la vie est vraiment horrible!!! Mais je l'ai lu dans les transports en commun principalement et ça m'a aidé à relativiser mes petits malheurs quotidiens dans ce qu'on ose encore à peine appeler des services publiques ;)