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24 juin 2015

Kirinyaga [Mike Resnick]

L'auteur : Né en mars 1942, Mike Resnick est un auteur américain de nouvelles et de romans de science-fiction.

L'histoire : Kirinyaga, c'est le nom que portait le mont Kenya lorsque c'était encore la montagne sacrée où siégeait Ngai, le dieu des Kikuyus. C'est aussi, en ce début du XXIIe siècle, une des colonies utopiques qui se sont créées sur des planétoïdes terraformés dépendant de l'Administration.

Pour Koriba, son fondateur - un intellectuel d'origine kikuyu, qui ne se reconnaît plus dans un Kenya profondément occidentalisé -, il s'agit d'y faire revivre les traditions ancestrales de son peuple.

Tâche difficile. Que fera Koriba, devenu mundumugu, c'est-à-dire sorcier de Kirinyaga, quand une petite fille surdouée voudra apprendre à lire et à écrire alors que la tradition l'interdit ? Ou lorsque la tribu découvrira la médecine occidentale et cessera de croire en son dieu, et donc en son sorcier ? L'utopie d'une existence selon les valeurs du passé est-elle viable dans un monde en constante évolution ?

Mon avis : Construit comme un recueil de 10 nouvelles, formé d’un prologue, de 8 chapitres et d’un épilogue, ce roman forme un tout cohérent. Chaque nouvelle apporte un éclairage sur la vie d’une colonie sur un planétoïde terraformé. Et là s’arrête là science-fiction. Pour le reste, il sera question d’affrontement entre la modernité et les traditions. Mais reprenons depuis le début.

Koriba est un vieil homme. Avide de vivre comme ses ancêtres Kikuyus et dans la plus pure tradition, il devient le mundumugu de Kirinyaga, un monde utopique créé pour les Kikuyus. Son travail est de préserver les traditions ancestrales. Au fil des années, et donc des chapitres, c’est un monde plein de folklore et une vie rurale que le lecteur découvre. Car pour Koriba, pour être Kikuyu, il faut vivre selon les traditions et refuser tout changement. Il oppose ainsi le Kikuyu au Kenyan, qui a renoncé à son identité et accepter le progrès, se laissant assimiler par les européens. Les traditions doivent donc être strictement respectées pour garantir l’identité Kikuyu, quitte à faire preuve d’intransigeance. Difficile de préserver une utopie figée dans les traditions et le passé.

Seulement, est-il possible de tenir à distance le progrès ? La femme et les enfants font les corvées, les hommes profitent, les vieillards sont donnés à manger aux hyènes. Mais pour conserver ce mode de vie rural et éloigné de tout, Koriba fait appel à ses connaissances, qu’il tient de longues années d’études à Harvard et Yale. Il utilise un ordinateur pour être directement relié à l’Administration. Même si on sent le mundumugu bien intentionné, il apparaît vite comme manipulateur, refusant aux autres d’atteindre une connaissance que lui-même utilise. Car, au fil des années, son peuple est avide de progrès. Les jeunes générations se posent des questions. Le mundumugu se bat contre un mouvement perpétuel qui semble pousser les êtres vers le changement.

Dès lors, le roman pourrait être sous-titré Naissance, vie et mort d’une utopie. Car la grande idée finit par se désagréger. Koriba n’est qu’un homme et ses décisions sont lourdes de conséquences. Pilier central du monde utopique qu’il a créé, il est remarquable de volonté. Il ne recule devant rien pour vivre ce rêve. Devenant totalement aveugle à la marche de l’humanité. Car chaque être humain a sa propre conception de l’utopie et lui seul est détenteur de son propre bonheur. L’utopie ne peut donc pas être inscrite dans la durée. C’est davantage un moment de grâce qu’il importe de vivre totalement avant qu’il ne disparaisse.

Ce roman est habilement poursuivi avec la novella Kilimandjaro qui reprend l'idée de la construction d'une utopie, mais cette fois par les Masaïs. Le narrateur est un historien, David, moins impliqué, plus en retrait et observateur. Les Masaïs souhaitent ne pas reproduire ce qui s'est passé sur Kirinyaga. Ils vont donc faire le choix d'une ouverture d'esprit plus grande et d'un dialogue avec la population. Si le résultat final ne sera pourtant pas très éloigné, car rien ne dure éternellement et tout évolue, le chemin ne sera pas le même.

"L'utopie est moins la fin en soi que le combat pour y aboutir".

Un grand merci aux éditions Denoël pour ce magnifique roman sur l'opposition entre progrès et traditions.

Kirinyaga, suivi de Kilimandjaro, de Mike Resnik
Traduit par Olivier Deparis et Pierre-Paul Durastanti
Editions Denoël
Juin 2015

1 commentaires :

Léa TouchBook a dit…

J'ai vraiment aimé ce recueil :)