ShareThis

29 janvier 2018

D'un cœur léger, carnet retrouvé du Dormeur du val [Loïc Demey]

Tulisquoi m'avait fait découvrir cet auteur avec Je, d'un accident ou d'amour. Et c'est encore elle que je remercie de m'avoir signaler ce deuxième roman de Loïc Demey.

L'histoire : Un carnet a été retrouvé, il contient un journal manuscrit daté de l'été 1870. Celui d'un jeune soldat, Vincent, exalté par le tumulte à venir des champs de bataille de Moselle et follement épris de son amour, une jeune femme restée à Paris. Ce soldat est celui-là même que chacun connaît, sous la plume d'Arthur Rimbaud, comme le fameux soldat aux deux trous rouges au côté droit : le Dormeur du Val.

Mon avis : Encore un texte magnifique de Loïc Demey que je ne peux que vous encourager à découvrir ! Cette fois, il nous plonge dans l'horreur de la guerre par un petit exercice de style : donner un contexte au célèbre poème d'Arthur Rimbaud :


C'est un trou de verdure où chante une rivière, 
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.


À la lecture de ce poème, on ne sait pas comment le soldat est mort : était-il déserteur ? A-t-il été abattu un peu à l'écart d'un champ de bataille ? Qui était cet homme ? D'où venait-il ? Loïc Demey le fait revivre sous nos yeux.

Pour cela, l'auteur nous retrace l'horreur de cette guerre de 1870, qu'on oublie bien souvent. C'est que la boucherie de la Grande guerre qui suivra efface tout. Pourtant tout commence bien ici, en Moselle, avec l'ordre d'attaquer les Prussiens que donne Napoléon III sur les conseils d'Eugénie. De toute la France des soldats arrivent, désireux d'en découdre, la fleur au fusil. Et comme Vincent, notre jeune soldat, ils ont d'autant plus hâte que les leurs les attendent à la maison. Pour Vincent, c'est Alice, la douce Alice, son amour.

Dans ce carnet retrouvé, les premiers mots sont tous pour dire cet amour, gigantesque, qui le constitue tout entier, avant que petit à petit l'horreur ne prenne la place. La marche, l'attente, la faim, les combats, la fatigue, la mort, la peur, la honte... Ce carnet devient carnet de déroute. Il faut reculer, il faut se sauver pour revoir Alice, la revoir à tout prix. Un fil qui se fait ténu mais persiste malgré l'horreur. C'est la seule idée qui permet de tenir dans cet enfer.

Vision d'horreur et amour fou se côtoient, le sang et la folie suintent, la mort est omniprésente et guère glorieuse. Un chant d'amour sur des champs de guerre, avec une belle recherche sur Rimbaud et sur la guerre de 1870. Les mots de Loïc Demey touchent, émeuvent, bouleversent. Une vraie perle, un auteur définitivement à suivre !

"Ainsi se nourrit la guerre, des milliers sont morts et à la fin on ignore qui est le vainqueur. Et peut-être, à bien y réfléchir, que jamais homme, aucun régiment et nul peuple, depuis les siècles des siècles, n'a jamais remporté une seule bataille." (p°60).

D'un cœur léger, carnet retrouvé du Dormeur du val, de Loïc Demey
Cheyne Éditeur
2017

2 commentaires :

Alex Mot-à-Mots a dit…

Vile tentatrice ! Un titre forcément noté.

La chèvre grise a dit…

@ Alex Mot-à-mots : cette fois, je ne m'excuserai pas :) L'auteur doit être reconnu car il a un vrai talent.