Exposition : Worth, inventer la haute couture


Il y a plus de dix ans, j'avais découvert cette magnifique robe et le couturier qui en était l'artisan, Charles Worth, lors d'une exposition à l'Hôtel de Ville de Paris dont je vous avais parlée. En apprenant que le Petit Palais s'associait au Palais Galliera pour une rétrospective sur cette maison de couture, je n'ai pas pu résister avant de découvrir cette saga familiale qui s'écrit sur quatre générations.

Charles Frederick Worth, par Nadar - 1892

Charles Worth, c'est ce monsieur en photo. Il nait en 1825 à Bourne, au Royaume-Uni et, après une formation en Angleterre dans deux maisons de nouveautés, il arrive à Paris en 1846 pour travailler comme commis aux soieries et châles chez Gagelin, avant de devenir associé en 1853. Cinq ans plus tard, il va s'associer au Suédois Otto Gustav Bobergh et ouvrir la maison Worth & Bobergh, rue de la Paix.

Robe du soir Worth & Bobergh, vers 1866-1867
Faille bleu et tulle de soie blanc

En 1864, Worth & Bobergh deviennent fournisseurs brevetés de l'impératrice Eugénie. Et quand, en 1870, Bobergh rentre en Suède, la maison ne porte plus que le nom de Worth. En 1874, Gaston rejoint l'affaire familiale, suivi par son frère Jean-Philippe l'année suivante. Au décès de Charles Worth en 1895, ils tiendront la maison. 

Album de modèles de Worth & Bobergh, vers 1860-1870

En 1919, ce sont les petits-fils Jacques et Jean-Charles, fils de Gaston, qui prennent la direction de la maison. En 1936, la maison Worth quitte la rue de la Paix pour le Faubourg Saint-Honoré. Au décès de Jacques en 1941, se sont ses fils Roger et Maurice qui reprennent l'affaire. La direction artistique s'essouffle ; Roger finira par partir en 1950 et Maurice cédera l'affaire au concurrent Paquin en 1954.

Robe du soir, attribuée à Worth, vers 1886
Velours de soie vert, broderies au fil d'argents

Portrait de Louise van Loon-Borski, d'Alexandre Cabanel, 1887
La jeune femme porte la même robe que celle présentée plus haut : les couleurs semblent différentes car la stabilité des teintures est en cause ; le bleu cyan du textile s'est transformé avec le temps en un vert plus foncé.

Mais qu'est ce que Worth a de si marquant me direz vous ? Et bien c'est tout simplement l'inventeur de la haute couture telle qu'on la conçoit de nos jours. Au XIXe siècle, il était d'usage d'aller chez sa couturière pour lui demander de réaliser une robe. Charles Worth inverse le système : il présente des modèles, imposant une mode au lieu de répondre aux désirs des clientes. Il devient artiste plus qu'artisan. Les prix sont exorbitants et comme il faut plusieurs tenues pour une journée, le budget alloué est considérable. S'afficher dans une robe Worth est donc un marqueur social.

Travestissement de walkyrie, Worth, 1891 - porté par m
Velours de soie vert, broderies de fils métalliques, de perles et de verroteries, satin de soie jaune et saumon broché

Robe du soir de Lady Curzon, Worth, vers 1902
Satin de soie, applications de cordonnet de soie et de chenille, incrustations de tulle, mousseline de soie plissée et bouillonnée, organza

Worth invente les défilés, l'idée de saisonnalité des collections pour contrer la contrefaçon américaine, la prééminence du nom du couturier (on peut voir dans l'exposition les signatures ou griffes apposées sur les toilettes)... Et plus globalement, il insuffle un vent de nouveauté sur le monde de la couture : la forme de la crinoline évolue avant de disparaître,  remplacée par une robe dont le volume est reporté sur l'arrière ; le style tapissier fait son apparition ainsi qu'une débauche de garnitures, dentelles, galons, broderies sur les toilettes ; on vent désormais accessoires et parfums au nom de la marque ; le rayonnement d'un couturier est mondial...

Robe du soir dite "robe aux lys" de la comtesse Greffulhe, vers 1896
velours de soie, incrustations de satin de soie duchesse blanc ivoire, cordonnet de fils métalliques or, broderies de perles, paillettes, strass et fils métalliques 

Comtesse Greffulhe portant la robe aux lys, 1896, par Nadar

Worth invente la tea-gown, la robe d'intérieur à la ligne princesse, c'est-à-dire sans couture à la taille. La plus célèbre étant certainement celle de la comtesse Greffulhe, dont Marcel Proust se servira comme modèle pour penser sa duchesse de Germantes, que vous pouvez voir juste en dessous - notons la taille démesurément fine, merci les corsets qui déforment. On y voit également le témoignage de la tendance historisante, avec une influence d'un velours ottoman du XVIe siècle. Charles Worth a une prédilection pour l'historicisme et aime se travestir, ce qui donne lieu à de fabuleux bals costumés.

Tea gown ou robe d'intérieur de la comtesse Greffulhe, vers 1896-1897
soie façonnée à fond en satin vert et motifs en velours coupé bleu, dentelle de coton mécanique : doublure en taffetas de soie changeant vert et bleu

Robe du soir, 1892, de Worth
Satin de soie crème façonné, décor de fleurs et guirlande jaune et vert, lancé et broché, tulle de soie beige, ruban en velours de soie noir ; doublure en taffetas de soie brun et crème

Prisées des têtes couronnées, les créations de Worth s'arrachent dans le monde entier. Au point que la maison ouvre une succursale à Londres en 1902. Rappelons qu'il est à l'origine de la robe de couronnement de reine de Hongrie de Sissi, ou encore des garde-robes des tsarines pour les couronnements d'Alexandre III en 1883 et de Nicolas II en 1896. La maison saura s'adapter au goût moderne à la sortie de la guerre. Elle entretient même une proximité avec le milieu artistique qui se traduit par des collaborations avec Jean Dunand et l'usage de textiles dessinés par Raoul Dufy.

Robe du soir, vers 1936, attribuée à Worth
Tulle de soie rose, broderies de demi-tubes, de paillettes et de strass, fond en satin et mousseline de soie

Au 7 rue de la Paix, en dehors de l'image publique de l'enfilade de salons où se mêlent clientes et vendeuses, c'est une véritable fourmilière sur huit niveaux, des sous-sols au septième étage, où œuvrent dessinateurs et modèles, tailleurs, coupeurs, couturières aidées de machines pour aller plus vite. Ce sont 10 000 pièces qui sortent chaque année de la maison en 1900 ! Ces pièces sont rendues uniques par le choix du tissu mais surtout des ornements et passementeries. Pour s'assurer que rien ne viennent ralentir la productivité, on trouve également dans les locaux réfectoires et cuisines, mécaniciens, bureaux et magasins. Et même un studio photo ! Tout est sur place.

Robe à danser, collection hiver 1925-1926, de Worth
Lamé et mousseline de soie bleus, applications de strass et de perles bleues

Une très belle exposition !


Informations utiles
 :

Du 07 mai 2025 au 07 septembre 2025
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturnes les vendredis et samedis jusqu'à 20h

Petit Palais
Avenue Winston Churchill
75008 Paris

Tarif : 17€

Site ici




Commentaires

  1. Très beau en effet, mais un peu court pour que j'y aille voir. C'est pour admirer, pas pour porter, ou alors certaines privilégiées... Merci d'avoir rappelé aussi des points de biographie ou d'histoire

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